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Reflets de l’art du sculpteur du roi, Augustin Pajou, disparu il y a deux siècles, le 8 mai 1809
Par Grégory Vouhé
Au service du marquis de Voyer
l
e sort commun des constructions de Charles De Wailly pour Marc-René de Voyer d’Argenson est pour le moins singulier. Achevé pour l’essentiel en 1780, le château des Ormes était détruit dès 1823, tandis qu’à exactement un siècle de distance, en 1923, l’hôtel parisien du marquis était démonté pierre à pierre et mis en caisses. Fils d’un ancien ministre de la guerre – le comte d’Argenson, acquéreur des Ormes en 1729, où il est exilé en 1757 –, et neveu d’un secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, le nouveau propriétaire s’était pourtant adressé aux meilleurs artistes de son temps pour moderniser ces maisons de famille. Le «grand goût» à la française hérité des Mansart et toujours professé à l’Académie étant par trop traditionnel, son choix s’était porté sur deux amis qui, suite à leur voyage d’Italie, étaient les plus capables d’élever les chef-d’œuvres du «retour à l’antique» alors à la pointe de la mode. A Augustin Pajou étaient ainsi confiés les morceaux de sculpture destinés à enrichir les compositions de son associé l’architecte De Wailly. La disparition des deux demeures est d’autant plus sujet de regrets qu’elles furent immédiatement célèbres, décrites dans les guides et les relations des visiteurs. Arthur Young, l’agronome, rapporte ainsi son passage aux Ormes dans ses Voyages en France (1793), suivi par l’archéologue Millin, qui y fit étape au cours de son Voyage dans les départemens du Midi de la France.
la grange de cybèle
Du château poitevin du marquis de Voyer, hélas assez mal connu, subsistent les communs, et notamment la magnifique grange élevée face au château pour en orner
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Fronton de la grange photographié depuis l’échafaudage au terme de sa François Jeanneau restauration conduite par François jeanneau, architecte en chef des Monuments historiques.
la vue. Ceci explique le traitement particulièrement monumental de sa façade récemment restaurée. Elevé au bord de l’actuelle route nationale de Poitiers à Tours, le bâtiment est aujourd’hui communément désigné comme «la bergerie» du château, à cause de l’élevage de moutons mérinos qui fut installé dans ses dépendances après la Révolution. Si De Wailly admire cette «grange superbe» dans une lettre du 1er août 1768, il n’est pas assuré précisément qu’il en ait conçu les plans. La construction n’est pas même parachevée à cette date puisque le fronton, exécuté à Paris – c’est un gage de la plus haute qualité –, est seulement livré au printemps de l’année suivante. Ce relief sculpté illustre naturellement la destination du bâtiment. Comme l’indique avec raison Aubin-Louis Millin dès 1811, la déesse appuyée sur un lion qui reçoit toutes les productions de la terre n’est pas Cérès, ainsi qu’on le croit habituellement, mais Cybèle.
l’hôtel disparU
Or l’un des dessus-de-porte du salon de l’hôtel du marquis figurait déjà Le Triomphe de Cybèle. C’est aussi un bas-relief, dont la conception par Augustin Pajou, autour de 1765, est quelque peu antérieure. Pour sa déesse à couronne tourelée le sculpteur avait sans doute adapté le dessin d’une antique figure de Cybèle qu’il avait levé lors de son séjour romain, à la villa Pamphili. Le Louvre, qui en a obtenu le dépôt après la rétrospective «Pajou» organisée avec le Metropolitain Museum of Art de New York en 1998, expose ces splendides dessus-de-porte jusqu’au complet remontage à Paris des décors de l’hôtel, toujours entreposés en pièces détachées. Une opération enfin sérieusement projetée par les mécènes américains du World Monu-
ments Fund (les pierres de la demeure ont par contre été perdues depuis sa destruction, condamnant une réédification intégrale pourtant prévue depuis 1923). Le rapprochement des deux reliefs figurant Cybèle créés pour d’Argenson à trois ans d’intervalle ne prouve pas néanmoins que Pajou a taillé de sa main le fronton des Ormes. Au contraire l’artiste, à cette date, était accaparé par l’achèvement de l’Opéra du château de Versailles (c’est De Wailly qui dessina la loge royale) et par le décor du Palais Royal – le seul nom de ces chantiers illustre l’immense faveur dont il jouissait alors. Le sculpteur a pu cependant en donner au moins l’idée sinon le dessin pour obliger un commanditaire fidèle : au Salon de 1767 Pajou présentait les portraits des enfants du marquis de Voyer, qui l’employait, on l’a vu, depuis plusieurs années, à l’embellissement du décor de son hôtel. En 1772, De Wailly écrivait d’ailleurs à son client que Pajou «est le seul des sculpteurs qui dessine aussi bien». Pour apprécier l’hommage à sa juste valeur, il faut rappeler qu’on le regarde lui-même comme le maître français du dessin d’architecture, du fait de la virtuosité de sa plume… Un autre document du fonds d’archives d’Argenson montre que sculpteur et architecte œuvraient déjà de concert pour le marquis au début de 1761. A partir d’un dessin de Charles De Wailly, Pajou devait alors façonner un modèle pour des cariatides engainées en bronze doré et sculpter les marbres d’une colonne destinée à supporter un vase de porphyre. Cette extraordinaire réalisation est aujourd’hui à la Wallace collection de Londres, mais le dessin original, qui témoigne avec brio du «goût à la grecque» des amateurs, est aujourd’hui l’une des plus belles feuilles des collections de la bibliothèque universitaire de Poitiers. n
dessin de présentation signé du monogramme de Charles de Wailly, bibliothèque universitaire de Poitiers, fonds d’Argenson.
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