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La fressure
s
i le mot sonne vert et vous fait les dents longues, la chose est lie-de-vin, violine – de la couleur des envies. Elle pourrait, vue par Proust, avoir l’aspect «compact, lisse, mauve et doux» du nom de Parme. Si la fressure ne se présentait pas d’abord comme un pain. Comme un pain de sang. Si elle n’évoquait pas le vin. Ce gros vin de Montferrat «à couper par tranches» et qui rendait Rousseau heureux, le plus heureux des gourmands. Si elle n’invitait pas à la communion. A communier sous les espèces du pain et du vin. De ce gros vin de Montferrat «à couper par tranches», et de ces «petits bâtons de pain dur ou de biscuit semblable au pain de Piémont, qu’on appelle dans le pays des grisses». A retrouver, comme Rousseau au moment de se convertir au catholicisme (pour
Par Denis Montebello Photo Marc Deneyer
plaire à Maman), la pureté des premiers chrétiens. Ce qui signifie que marchant vers l’Italie, il regardait vers Genève. Vers l’âge d’or. Qu’il allait pour ainsi dire à reculons. Rêvant dans son errance d’idylle. Cherchant un port. Recréant avec son gros vin de Montferrat «à couper par tranches» et avec ses grisses (les Italiens disent grissini, nous les appelons gressins), son église. L’église du désert. Car vous êtes, avec la fressure, en pays protestant. Comme avec la tourtière et surtout le tourteau. Celui de chez Baubeau qui est au marché de Lezay le mardi, à deux pas de la fressure. En face. Ou le vendredi à Melle. Le tourteau est un gâteau protestant, qui est à l’origine de chèvre. La vache du pauvre. Quand les catholiques avaient confisqué les riches terres à blé et mangeaient la galette. La fressure, sans être iconoclaste, a quelque chose de protestant. Elle n’est pas iconoclaste, elle est iconophobe. Gentiment iconophobe. Discrète-
ment. Disons qu’elle a peu de goût pour l’image. Qu’elle s’en méfie. D’où ce tableau abstrait qu’elle vous offre. De l’abstraction géométrique. Rappelant au passage de quel refus cela procède. Quel désir cela manifeste. D’un culte, du moins d’une pratique qui n’ait plus rien d’idolâtre. Il y a également de la rigueur. Une rigueur toute calviniste. La fressure n’est pas du genre à fuir devant le couteau du boucher, à s’écrouler sous ses coups. Ou plutôt sous la caresse de sa lame. Elle se tient droite. Coite. Rien n’entame sa tranquillité. Rien ne la séduit, ni la beauté des images, ni ce nom qui pourrait faire d’elle une icône de la mode. Surtout si elle se prénommait Inès. Non, Inès de la Fressure a le charme des vieilles demoiselles. De celles qui furent autrefois bibliothécaires et qui dans leurs rêves continuent à parcourir les rayons où dorment tous ces beaux livres, à caresser leur tranche. Des yeux, car elles n’ont plus de mains. Elles n’en ont jamais eu. Sinon pour feuilleter la Bible. La Bible qu’elles connaissent par cœur et dont elles suivent les injonctions. Surtout quand elle leur recommande de «manger le livre». Elles le mangent en rêve. Et jusque dans la mort. Dans laquelle elles entrent comme vous à la bibliothèque. Et quand vous leur réclamez un titre, elles vous présentent l’ouvrage. Et quand à votre tour vous rêvez qu’un sourire vous arrache à votre morne rumination, elles vous parlent. Des vampires, oupires, et autres broucolaques. De la mastication des morts dans leur tombeau. Qui mâchent, disent-elles, comme des porcs.
Les textes et photographies de cette chronique parus depuis 1998 sont réunis en deux volumes publiés aux éditions Le temps qu’il fait : Fouaces et autres viandes célestes (2004), Le diable, l’assaisonnement (2007). Deux nouveaux textes de Denis Montebello sur publie.net : Calatayud et Le cactus car il capte (dictionnaire à gratter le réel). Avec les photographies de Jean-Louis Schoellkopf : Immobilier Services.
■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■
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