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Droits à polluer: un commerce juteux

Droits à polluer: un commerce juteux. « Le climat otage de la finance », un livre d’Aurélien Bernier. Par Mireille Tabare, Photo Claude Pauquet;

La crise révèle une perte de modèles. Entretien avec Vincent Estellon, psychanalyste à Poitiers et maître de conférences en psychopathologie clinique à l’Université de Paris V. Propos recueillis par Aline Chambras, photo de Jason Karaïndros.

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    climat droits à polluer : un commerce juteux p endant des décennies, les économies libérales ont poursuivi leur croissance effrénée en faisant fi des questions environnementales. Aujourd’hui, face aux signes manifestes d’un changement climatique et aux prévisions alarmistes des scientifiques, les pouvoirs politiques et économiques se sont trouvés obligés de se positionner. Sans pour autant rompre avec la logique productiviste qui ne peut que déboucher sur un désastre écologique. C’est, au contraire, tout à fait en phase avec l’idéologie néolibérale que les autorités internationales ont vu l’opportunité de transformer la crise environnementale en source de profits, par le biais du marché des «droits à polluer». marchés des droits à polluer, avec l’apparition des premières taxes sur les risques induits sur l’environnement. Ce système est mis en œuvre à grande échelle aux Etats-Unis au début des années 1990, selon le principe du «pollueurpayeur», dans le cadre de la lutte contre la pollution atmosphérique, en particulier par le dioxyde de soufre (SO2). Le pouvoir politique attribue à chaque industriel un quota de droits à polluer – pudiquement intitulés «permis d’émission». Un marché s’instaure alors, permettant l’échange de ces droits, fonctionnant en toute opacité et selon la logique spéculative, et aboutissant d’un point de vue environnemental à des résultats très contestables. L’auteur lève ensuite le voile sur la «vaste supercherie» du protocole de Kyoto. Dès la fin des années 1980, la communauté internationale commence à sérieusement s’alarmer du phénomène de changement climatique. La création, en 1988, du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) aboutit à l’élaboration d’un traité international qui entre en vigueur en 1994, et sera traduit en objectifs chiffrés et en mesures concrètes au travers du fameux protocole de Kyoto en 1997. Il faudra encore attendre jusqu’en 2005 pour que ces mesures soient réellement mises en œuvre autour d’un certain nombre d’objectifs chiffrés. Et encore ! Seuls 172 Etats ratifient cet accord – les Etats-Unis refusent de le signer – et ces objectifs sont dérisoires, avec une baisse moyenne de 5,2 % de rejets de dioxyde de carbone (les émissions des différents gaz à effet de serre sont reconverties en «tonnes équivalent carbone»), soit en réalité une réduction de 2,08 % des rejets mondiaux, ce qui correspond à une diminution de 0,16 % sur la période de 2008 à 2012 ! Dans le même temps, les Etats s’accordent pour introduire dans le protocole différents systèmes de «flexibilité», avec, en premier lieu, le choix d’étendre au niveau international le marché des échanges de quotas d’émission de gaz à effet de serre. Ainsi, en Europe, en 2005, les outils du marché du carbone sont progressivement mis en place. Autre principe de flexibilité : on choisit, plutôt que de comptabiliser les émissions réelles, de chiffrer les quantités supposées évitées. Ainsi, on peut réduire ses propres quotas en participant à un projet de réduction des émissions de gaz à effet de serre Claude Pauquet, boulogne-surMer, Pas-decalais, 2006. Les éditions du temps qu’il fait ont publié en 2006 Au bout des Certains, avec des textes de Christian Caujolle, dominique Moncond’huy et Paul-Hervé Parsy. Et c’est dans les coulisses de ce secteur émergent, hautement lucratif, le marché des gaz à effet de serre, que nous entraîne Aurélien Bernier (L’Actualité n° 79) dans son livre Le climat, otage de la finance. Un essai très documenté, dans lequel l’auteur montre comment la solution du marché s’est imposée sans aucun débat démocratique, comment s’est développé un nouveau créneau spéculatif à l’échelle internationale, comment, dans les faits, les mesures de lutte contre le changement climatique ont été détournées au bénéfice de la seule spéculation. Le livre ouvre sur un voyage aux origines de «l’écologie libérale», au début du xxe siècle, lorsque commencent à émerger, dans les milieux économiques, les préoccupations environnementales. Aurélien Bernier montre comment, très rapidement, le néolibéralisme a vu le profit qu’il pouvait en tirer. Comment est né, en 1920 en Angleterre, le principe qui mènera à la création des dans d’autres pays à objectifs chiffrés (projets de mise en œuvre conjointe – MOC) ou dans des pays en voie de développement non soumis à objectifs chiffrés (mécanismes de développement propre – MDP). Ce système des MDP, qui représente une formidable réserve de quotas, et à des prix beaucoup moins élevés que leur niveau international, constitue une manne spéculative pour les entreprises occidentales. C’est ainsi que Rhodia, en investissant 14 millions d’euros en 2005 pour rénover des usines en Corée et au Brésil, a dégagé, grâce à ce mécanisme, un gain de 200 millions d’euros par an. Au final, près de 90 % des réductions d’émissions imposées en Europe pourraient être compensées par l’achat de crédits hors de l’Union, principalement dans les nouveaux pays industrialisés (Chine, Inde, Brésil), et pour une moindre part, dans les pays en développement, comme l’Afrique. «Après avoir pollué gratuitement pendant des années, les multinationales vont réussir le tour de force d’engranger des profits sur le dos du réchauffement climatique.» L’auteur montre aussi comment ce système de marché des droits à polluer est en passe d’être généralisé aux installations publiques, et bientôt même… à chaque individu. Au terme de cette minutieuse démonstration, et partant du constat que les émissions de dioxyde de carbone sont en croissance continue (plus de 1 % par an), l’auteur laisse clairement apparaître que les objectifs fixés par le GIEC – diviser par deux les émissions sur cinquante ans – ne peuvent être atteints qu’au travers d’une remise en cause radicale du paradigme de la croissance. Dans la dernière partie de son ouvrage, il propose une série de solutions s’inscrivant dans cette optique antilibérale et remettant en cause radicalement les rapports de priorité entre le social, l’économique et l’environnemental. Mireille Tabare Le climat otage de la finance, d’Aurélien Bernier, éd. Mille et une nuits, 2008 40 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ psychanalyse La crise révèle une perte de modèles v incent Estellon, psychanalyste à Poitiers, est maître de conférences en psychopathologie clinique à l’Université de Paris V. A quel modèle pensez-vous ? L’Actualité. – Pourquoi la crise actuelle suscite-t-elle des sentiments Vincent Estellon. – Je ne sais exactement ce que la crise vient mobiliser du point de vue des peurs ou des angoisses. La peur, c’est un sentiment lié à une représentation, une situation, un objet précis : on peut en dessiner les contours, nommer l’objet de sa peur. L’angoisse est un affect plus brut, qui bien souvent coupe jusqu’à la possibilité de parole. Si l’homme peut savoir de quoi il a peur, il lui est plus difficile de savoir pourquoi il est angoissé. En ce sens, je crois que la crise convoque des réactions mixtes de peurs (précarisation, ruine, perte des repères habituels) et d’angoisse, d’effondrement sans représentation précise. Il importe d’accorder à la crise toute sa valeur de «révélateur» au sens photographique du terme. La crise me révèle que le système d’économie et de croyances que je m’étais fabriqué est devenu caduc : les représentations et les symboles se déchirent. On assiste à une perte de modèles. de peur voire d’angoisse ? jason Karaïndros, Eros & thanatos, 2002. L’une des bouteilles contient du Viagra, l’autre du cyanure de potassium. La crise économique révèle surtout une crise de confiance. Avec tout ce que nous enseigne l’étymologie de ce terme : cum fides (avec foi). Pour pouvoir investir sa confiance en quelqu’un ou en quelque chose encore faut-il croire en sa valeur – qui ne peut se résumer à son poids économique. La déontologie, la morale des sages peut se transmettre mais ne peut se marchander. Sans doute les sociétés occidentales capitalistes actuelles misent trop excessivement sur le côté uniquement comptable des «valeurs». Or, ce terme renvoie aussi à un aspect qualitatif. Tout objet a une valeur certes comptable mais également une valeur symbolique. Il s’est opéré un curieux renversement depuis l’industrialisation de nos sociétés car l’homme semble oublier peu à peu que c’est l’économie qui devrait être au service de l’humain et non pas le contraire. Si je prends le cas d’une pièce de monnaie : sur une face j’observe une unité comptable et sur l’autre une allégorie, un symbole qui convoquent quelque chose qui nous dépasse, nous transcende et nous protège. Avec la crise actuelle peut-être se rend-on compte qu’on est resté trop polarisé sur l’axe économique, comptable, gestionnaire, et que l’on a sous-estimé et insuffisamment travaillé l’axe symbolique, social... Peut-on dire alors que le capitalisme financier en dénigrant l’être touche à la pathologie ? Il m’importe peu de pathologiser le capitalisme financier, ce que je constate va plutôt dans le sens d’une dérive de notre façon de penser la grandeur d’une nation. Je vois la grandeur d’un pays dans la façon dont ce pays s’occupe de ses plus faibles, des plus dépendants (les petits enfants, les vieillards, les fous, les exclus, les précaires, les sans papiers, les minorités). On pourrait penser au modèle psychopathologique «borderline» véritablement scotché à la réalité externe, où l’agir impulsif remplace l’élaboration de la pensée, où les limites entre le dedans/ le dehors, le moi/le non-moi, ne sont pas bien assurées. Ce qui fait défaut chez les cas limites (borderline) c’est ce que l’on désigne sous le terme de système «pareexcitation» (système de régulation mis en place par le moi pour réguler les excitations qui proviennent de l’extérieur et de l’intérieur). Dans l’histoire d’un sujet, ce système de «pare-excitation» se construit en bonne partie grâce à l’intériorisation des interdits. On en revient à l’idée de loi, car la loi donne une limite. Et cette loi, pour être civilisatrice, doit se fonder sur un sens partagé. La politique sécuritaire tentant de mettre les limites à l’extérieur du moi me semble très inquiétante car il est différent de ne pas commettre une infraction ou un crime parce que l’on a bien intériorisé certains interdits civilisateurs (l’interdit du meurtre ou de l’inceste) ou parce que l’on a peur du gendarme. Cette question d’actualité me semble être au cœur de nos échanges à propos de la place de la morale ou de la déontologie dans ce phénomène de «crise». La crise peut nous faire prendre conscience que les «lois du marché» sont au fond soumises à quelque chose d’irrationnel, à des espérances spéculatives. Elle peut aussi nous mettre face à la question du manque. Nous oublions trop souvent que la «valeur» dans une économie personnelle ou collective tient à son rapport au manque, à la rareté et à la confiance. Peut-être s’apercevra-t-on que l’on ne laisse pas assez de place au trouble lié au manque, à l’absence, à l’invisible ? L’homme occidental aurait-il oublié son humaine condition ? Recueilli par Aline Chambras Si la crise a une vertu, quelle est-elle ? ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ 41

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    Actu084avr2009_40-41.

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