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Un trésor national

Un trésor national. Les archives de Guy Debord, fondateur des éditions Le temps qu’il fait. Par Georges Monti.

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    archives guY DEBoRD Par Georges Monti Un trésor national l es archives de Guy Debord, qui devaient trouver asile à l’Université américaine de Yale, n’ont pas pu quitter la France. Elles ont été «classées» par l’Etat, déclarées «trésor national» : en quelque sorte, soupçonne-t-on, assignées à résidence. Toute la presse en a parlé, en feignant de s’étonner du paradoxe. Il est particulièrement piquant, en effet, de constater que ce penseur noir de la société contemporaine, dont la notice dans le Dictionnaire des auteurs débute par les mots «Révolutionnaire et écrivain français», qui s’est constitué en «ennemi de son temps», se retrouve, moins de quinze ans après sa mort volontaire («qui eut ceci d’admirable qu’elle ne peut passer pour accidentelle»), affublé de ce qualificatif doublement risible le concernant : «trésor national». On est tenté de se demander ce que Debord lui-même en aurait pensé, mais c’est un peu naïf. Voyons plutôt ce que nous pouvons en penser par nous-mêmes, sachant bien que, sur un tel sujet, notre avis ne peut guère échapper à sa bienfaisante influence. Le pouvoir – qui se prétend aujourd’hui plus malin que jamais – aurait-il trouvé là une manière de ruse inédite, pour réduire le meilleur, le plus redoutable de ses contempteurs ? Ignore-t-il qu’on peut classer des archives en les rendant visibles, mais qu’on ne classe pas une pensée qui s’est aussi délibérément soustraite à toutes les séductions du spectacle — et qui circule librement dans ses livres ? Si l’on accepte, avec Claude Lefort, l’idée qu’en démocratie le pouvoir est un «lieu vide» – auquel se succèdent des locataires d’occasion qui ne sauraient réinvestir le corps politique du monarque d’ancien régime, ni celui du chef totalitaire –, comment comprendre que celui-ci puisse avoir l’ambition d’absorber ses opposants légitimes dans un système clos ? C’est bien plus pire ! georges Monti, fondateur des éditions Le temps qu’il fait, à Cognac, a publié un livre de guy Debord en 1996 : Des contrats. Vincent Kaufmann remarque (dans son excellente préface au «Quarto/Gallimard») que Debord est, depuis sa disparition, «tombé progressivement dans le domaine public, [… qu’il] il est devenu plus accessible, et accessible plus individuellement, en écho à une parole qui se sera faite de plus en plus singulière. Le guerrier s’est effacé derrière l’artiste.» Il est notable, en effet, que certains commentateurs prêchant en douce pour leur chapelle (cf. Sollers) aient souligné chez le Debord tardif un dépassement du politique par le poétique – oubliant peut-être au passage que l’inverse est également vrai, en un aller-retour incessant. Admettons un instant que le théoricien «s’est effacé derrière» l’écrivain, et reconnaissons avec le même Claude Lefort qu’«il fut un temps où l’on voulait mettre la littérature au service de la politique, tandis que celle-ci paraissait investie de la tâche de changer le monde par la révolution. Il arriva aussi que, face à cette prétention, l’on crut devoir défendre l’indépendance de la littérature : on en fit un domaine réservé ; on alla jusqu’à vouloir l’arracher à toute vie commune, à tout risque partagé, à tout présent.» On voit alors qu’il n’est nullement innocent de mettre en avant les indéniables qualités littéraires de l’œuvre de Debord ; on devine comment, par un implicite renversement des valeurs, la reconnaissance de l’extraordinaire valeur stylistique de ses écrits en minimise la portée théorique. «Ce classement comme trésor national s’interprète comme une reconnaissance par l’Etat de ce que représente Debord dans la vie intellectuelle et artistique du siècle écoulé» s’exclame dans le journal Libération le président de la BNF. — «On sait que cette société signe une sorte de paix avec ses ennemis les plus déclarés quand elle leur fait une place dans son spectacle» lui rétorque l’intéressé avec un sens de l’anticipation qui n’appartient qu’à lui. Seulement, il ne se peut pas qu’un érudit des temps futurs, archéologue inspiré ou chanceux, découvre Debord dans les sous-sols de la Nationale, comme on y a jadis inventé Isidore Ducasse, car – j’y reviens – les archives (qui n’en sont que le matériau) ne peuvent rien révéler qui ne soit déjà amplement montré et caché dans l’explosive lettre volée que constitue l’œuvre publiée sous forme de livres. C’est sous cette forme qu’elle a circulé, comme en fraude pour commencer, puis dans une certaine clandestinité, entourée d’un mystère que cette ridicule manipulation et l’écho qu’elle a suscité semblent sur le point de dissiper. Se pourrait-il qu’à l’avenir cette forme – bientôt dépassée nous dit-on – soit poussée à renouer avec ses vertus propres pour jouer à nouveau le rôle qui a toujours été le sien dans la juste conspiration du vrai contre le faux ? On peut l’espérer, sans oublier que Debord lui-même a mis en garde les candides, dès 1967, en paraphrasant une formule fameuse de Hegel : «dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux». mUsée de rochechoUart Un film de Guy Debord sert de trame à une exposition collective visible au musée d’art contemporain de Rochechouart jusqu’au 15 juin : In girum imus nocte et consumimur igni (1978), célèbre palindrome ainsi traduit «Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu». 23 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■

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