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De toutes les utopies littéraires, aucune, excepté Icarie, n’a donné lieu à deux générations d’expérience communautaire. En 2009, luttant contre l’oubli, les descendants de la sixième génération sont toujours Icariens
Par Véronique Mendès
Utopie
c
du phénomène littéraire à l’épiphénomène politique
ondamné à deux ans de prison pour un article de presse subversif, Etienne Cabet s’exile à Londres en 1834 où, durant cinq ans, il écrit Voyage et aventures de lord William Carisdall en Icarie. De retour en France en 1839, il confie le texte à son ami Laurent Pagnerre, éditeur de ses précédents livres. Par crainte de la censure, celui-ci renonce. Finalement c’est Hyppolite Souverain qui édite ce copieux ouvrage (deux tomes de 400 et 508 pages) sous le pseudonyme de Francis Adams. Très vite, les artisans et les ouvriers lettrés en font leur livre de chevet. Ce Voyage est un «best-seller» : 14 000 exemplaires tirés entre 1846 et 1848. Durant cette période, les contes de Charles Perrault ont un tirage global connu ou estimé de 13 000 exemplaires et Notre-Dame de Paris de Victor Hugo de 12 500. En 1842, l’annonce de la seconde édition est faite dans le Populaire, journal fondé par Etienne Cabet : «Voyage en Icarie, 2 volumes in 18, pouvant se relier en un. Prix : 4 francs ou 16 livraisons à 25 c tous les jeudis, chez Mallet et Cie, éditeurs.» L’éditeur a changé. Le 25 décembre 1844, la troisième édition est annoncée. C’est désormais un «roman philosophique et social», en un seul volume de 600 pages, signé «Cabet, ex-député, ex-procureur général avocat à la Cour Royale». Cabet s’affirme enfin. Une quatrième édition, identique à la précédente, paraît en 1846. véronique Mendès est doctorante en histoire contemporaine à l’université La première partie du Voyage en de Poitiers, allocataire de recherche de Icarie est celle du conte à proprela Région Poitou-Charentes. Sa thèse, ment parler, la deuxième est faite de Voyage en Icarie, la tentation identitaire ? discussions, objections et opinions 1848-2008, est dirigée par Frédéric de philosophes, la troisième est Chauvaud. Elle a publié un article sur purement théorique – le mot «comEtienne Cabet et l’expérience icarienne muniste» étant employé dans toute dans L’Actualité n° 81 (juillet 2008). son acception collectiviste. Lord William Carisdall a vingt-deux ans. Son mariage endogame avec Miss Henriet, quinze ans, riche, très belle, était prévu depuis longue date. Mais le héros a un destin qu’il n’imaginait pas. En venant annoncer son projet de mariage à Etienne Cabet, alors fictivement à Londres dans l’appartement luxueux d’un ami de Lafayette, son regard tombe sur un livre de grammaire icarienne et un dictionnaire en un seul volume. Ce livre le séduit d’abord par la beauté de sa reliure, de son papier et de son impression. Puis ce livre lui révèle que si le bonheur existe, il est là-bas, en Icarie ! William quitte Londres le 22 décembre 1834. Après un voyage qui ressemble à un chemin de croix, dans une géographie imaginaire, il débarque dans le pays de la félicité sociale. Il faut quatre mois pour y aller, quatre pour parcourir le pays, quatre pour en revenir. Une zone infranchissable entoure le royaume mystérieux, loin géographiquement mais surtout humainement. Icarie est séparée du monde des Marvols, antichambre du monde parfait, par un bras de mer traversé en six heures et du monde connu par quatre mois de traversée. Le temps sert de distanciation avec le monde réel.
mathématiqUe dU bonheUr
A son arrivée en Icarie, William descend à l’hôtel des Etrangers. Il y rencontre Eugène, jeune peintre français exilé après la révolution de juillet. C’est un «icarimane». Puis William rencontre Valmor, qui l’introduit dans sa famille et devient son guide au paradis. Il apprend à aimer Icarie en passant des soirées à chanter les hymnes nationaux icariens. Icara, la capitale, est propre, rectiligne, pleine de jardins et d’embellissements de toutes sortes. Ses maisons sont toutes identiques, rectilignes, mais très belles et confortables. Elles sont pensées et dessinées par la République icarienne. Les meubles sont conçus pour ne pas
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blesser les enfants avec leurs coins, ils sont distribués gratuitement aux familles et sont standardisés. Les vêtements et la nourriture le sont aussi. Les décisions sont prises au Palais national où siègent 2 000 députés pour le bonheur du plus heureux des peuples. William nage dans la félicité de voir autant de précautions prises pour l’humanité. Les Icariens, quant à eux, sont beaux, en pleine santé, ils ignorent la douleur et la maladie. Mais le mariage est obligatoire, les passions proscrites. Pour avoir des enfants, les Icariens doivent être sans tare. Ils épousent leurs amis de longue date, ce qui est censé éviter le divorce. Cette vie, très bien réglée, est une définition mathématique du bonheur. Cette bienveillance de la cité, préventive et omniprésente, devient paradoxalement le moyen de surveillance et de coercition des citoyens qui dérogent à la règle. Mais le héros du voyage est trop humain et il déroge à la règle fondamentale des relations entre Icariens et étrangers : il tombe amoureux de Dinaïse, la fiancée de Valmor, son ami. Valmor guérit de sa blessure morale avec Alaé. Ainsi, la relation de William et de Dinaïse s’officialise. Le conte icarien reflète, comme tous les contes, à la fois des invariants anthropologiques et un contexte social. La loi icarienne ne permet pas à une Icarienne d’épouser un non-Icarien. Le mariage est endogame ou n’est pas. Alors le grand-père de Valmor avait fait naturaliser William pour service rendu à Icarie : la propagation du système icarien en Angleterre. Mais le jour du mariage, Dinaïse tombe, on ne sait par quel accident, aux pieds de William. Il la relève. Morte.
On apprendra plus tard qu’elle n’est pas vraiment morte… Icarie est puritaine : cette mort temporaire est un moyen d’éluder la nuit de noces dans le conte (voir Blanche Neige ou la Belle au bois dormant). Elle indique aussi au lecteur l’impossibilité de mêler les deux mondes : celui des contes et la réalité. La quête de William s’est donc transformée en tragédie. Le 24 mai 1836, il veut quitter Icarie pour ne jamais revenir. A son retour en Angleterre, il a perdu la raison. En fait, par sa folie, William reste en Icarie car dans les utopies littéraires, on ne revient jamais de cet u-topos.
fondation d’icarie aU texas
A Nauvoo en février 2009, la maison léguée par Lilian Snyder, descendante d’icariens, est appelée à devenir musée icarien.
Lors d’une visite imaginaire, Cabet trouve le journal intime de William, qui constitue la première partie du Voyage en Icarie. La deuxième partie raconte la naissance politique et sociale d’Icarie (en 1782), et la troisième, strictement théorique, ne fait aucun récit. C’est un examen de toutes les théories politiques, depuis Confucius, amenant positivement au communisme. Des trois parties du livre, il serait présomptueux d’affirmer laquelle eut le plus d’influence dans la praxis icarienne. Quoi qu’il en soit, cette bluette entre William et Dinaïse au pays du bonheur social a eu des répercussions que même son auteur n’avait osé imaginer. Le 9 mai 1847, Etienne Cabet fait paraître un article dans Le Populaire titré : Allons en Icarie ! Pour la première fois, Icarie est envisagée comme possible. Cela déclenche un enthousiasme frénétique. Désormais
Icarie figure dans le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel et Gianni Guadalupi (Actes Sud, 1998). Il y a même un plan.
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Icarie
Aujourd’hui, rien ne laisse supposer qu’une quelconque utopie avait son centre névralgique sur le site du temple mormon de Nauvoo. Ci-dessous, en iowa, à Corning, deux pièces de cet immeuble sont occupées par le musée et ses objets icariens (mars 2009). Véronique Mendès
heritage à naUvoo et corning
Aujourd’hui, les descendants des Icariens de 1848 revendiquent leur appartenance. Ceux des 5e et 6e générations, afin d’être reconnus comme acteurs de l’histoire des Etats-Unis, ont dû institutionnaliser cette identité si particulière. Un musée a été créé et un autre est en cours à Nauvoo, ville hautement symbolique de l’histoire icarienne, mais où celle-ci est détrônée par le héros local : joseph Smith et ses mormons. En 1849, la cité idéale était placée autour du temple mormon alors en ruines. Ce lieu très restauré est maintenant fermé au public par une grille en fer forgé, imposante, bornant de façon autoritaire une pelouse et le temple : strictement interdit aux non-mormons. Néanmoins, deux salles d’un petit musée sont consacrées à Icarie, et une maison de briques en rénovation sera prochainement vouée à Cabet et aux colonies icariennes. Dans le parc fédéral, l’Historical marker qui rappelle le passage des Français a été payé par feu lilian Snyder, descendante d’Icariens et ancienne propriétaire du futur musée icarien dont elle a fait don. A Corning, en Iowa, l’ancien site de la colonie qui faisait, en 1854, plus
de 3 000 acres est protégé mais est réduit à une trentaine d’acres. le site ne comprend désormais que le réfectoire en rénovation, l’école et trois tombes. le petit musée de Corning sur les Icariens est géré et organisé par une descendante de cette utopie française.
premiers socialismes
le service commun de la documentation de l’Université de Poitiers a créé une bibliothèque virtuelle sur les premiers socialismes qui réunit des documents produits par les saintsimoniens, les fouriéristes, Cabet et les Icariens, Proudhon, etc. Pour la plupart, ils sont extraits du fonds légué en 1935 par le professeur Auguste Dubois. Actuellement, plus de 80 ouvrages numérisés sont accessibles en ligne. http://premierssocialismes.edel.univpoitiers.fr
Icarie doit être fondée. Cabet trouve des terres au Texas. Le 3 février 1848, 69 Français partent du Havre. Aux Etats-Unis, les Icariens doivent, avec de faibles moyens matériels, construire l’irréelle Icarie. Mais l’implacable décalage entre imaginaire et réalité reste irrésolu. Icarie nécessite, encore et toujours, une vie de labeur, tout ce que les Franco-Icariens fuyaient. Pas de staramoli pour les accueillir (luxueux taxis-chars icariens), ni de ponts suspendus gigantesques, ni des maisons au confort dont ils n’osaient rêver, mais des friches, des cabanes à monter et le choléra. Les Icariens vont errer d’Icarie en Icarie. Ces éternels passagers sont, comme William Carisdall, en quête perpétuelle. Les Français, Espagnols et Allemands devenus Icariens cherchent simplement le bonheur et la reconnaissance sociale qu’ils estimaient mériter. Même si dès les premiers départs les dissensions entre les Icariens réels et Cabet s’affirment, l’Icarie imaginaire reste leur support d’intégration. Lorsque Cabet meurt en 1856, dans l’Etat du Missouri, seul avec quelques fidèles, il laisse son œuvre inachevée. L’expérience icarienne dure un demi-siècle. Sans relâche, Icarie crée des colonies à partir de février 1848 : au Texas, en Illinois, en Iowa, en Missouri et en Californie. Le conte utopique s’est transformé en processus de compréhension du monde. Il a créé l’identité des Icariens, l’histoire des Icariens, la mémoire des Icariens. Et c’est en lisant le conte icarien que 1 800 Européens, de 1848 à 1898, furent convaincus de partir vivre en Icarie. En 2008, des descendants de ces soldats de l’humanité militent toujours pour le bonheur social. n
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