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Bibliodiversité
Comme il existe une biodiversité, il existe sans doute une bibliodiversité.
Par Alberto Manguel Traduit de l’espagnol par François Gaudry
uelques semaines avant Noël, on m’a annoncé que je devais me faire opérer d’urgence. Sans avoir eu le temps de faire ma valise, je me suis retrouvé dans une chambre austère et aseptique, anxieux et privé de livres. Passer une dizaine de jours de convalescence dans un hôpital sans rien à lire était pour moi une punition à la limite du supportable, aussi lorsque mon ami m’a proposé de me rapporter de la maison quelques livres, j’ai accepté avec gratitude. Mais lesquels choisir ? L’auteur de L’Ecclésiaste nous apprend qu’«il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose», et nous savons aussi qu’il y a un livre pour chaque circonstance. Mais tout livre, bien sûr, ne convient pas à n’importe quel moment de notre vie. Je plains le pauvre lecteur qui se trouve avec le mauvais livre dans une situation difficile, comme il arriva au pauvre Amundsen, découvreur du pôle Sud, dont le sac de livres avait été avalé par les glaces et qui s’est vu obligé de lire, nuit après nuit, le seul volume qu’il avait pu sauver, un ouvrage indigeste du Dr Gaudens intitulé Portrait de Sa Sainte Majesté dans Ses solitudes et Ses souffrances. C’est qu’il y a des livres pour lire après avoir fait l’amour et des livres pour s’armer de patience à l’aéroport ; des livres pour la table du petit déjeuner et des livres pour la salle de bains, des livres pour les nuits Alberto Manguel, né à buenos Aires en d’insomnie chez soi et pour les jours 1948, vit dans la vienne. récents livres d’insomnie à l’hôpital, et ces livres parus : La Fiancée de Frankenstein ne sont pas interchangeables. Per(L’escampette 2008), L’Iliade et sonne, ni même leur propre lecteur, l’Odyssée (bayard, 2008), La Cité des ne peut expliquer exactement quels mots (Actes sud, 2009). en poche : livres conviennent ou non à certains La Bibliothèque, la nuit (babel, 2009) moments. De manière mystérieuse,
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quelque chose d’ineffable fait que circonstances et livres s’accordent ou s’opposent. La liste des livres qu’Oscar Wilde demanda à emporter dans la prison de Reading comprenait L’île au trésor et un manuel de conversation franco-italien. Alexandre le Grand partait en campagne avec un exemplaire de L’Iliade d’Homère. L’assassin de John Lennon considérait qu’un bon livre à avoir dans sa poche lorsqu’on commet un crime était L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger. Je ne sais si les astronautes emportent à bord les Chroniques martiennes de Ray Bradbury, ou si, au contraire, ils préfèrent Les Nourritures terrestres d’André Gide. Le souriant Bernard Madoff, dans sa prison, demandera-t-il La Petite Dorrit de Dickens pour y apprendre comment Merdle, ce subtil escroc, incapable de supporter la honte d’avoir été démasqué, se tranche la gorge avec un rasoir qu’on lui a prêté ? Le pape Benoît XVI se retirera-t-il dans son studiolo du Castelo Sant’Angelo avec Bubu de Montparnasse de Charles-Louis Philippe, pour étudier comment l’absence de préservatif provoque une épidémie de syphilis dans le Paris fin de siècle ? Prosaïque, G. K. Chesterton imaginait que, naufragé sur une île déserte, il aimerait avoir un manuel de construction d’embarcations. Quant à moi, quels livres pouvaient convenir à ma retraite forcée ? Je ne suis pas un usager du livre électronique, ce livre de sable soi-disant quasi inépuisable qui ne m’obligerait donc pas à choisir ; en des moments traumatiques, j’ai besoin de la consolation du papier et de l’encre. J’ai fait une liste des candidats possibles et commencé par écarter quelques catégories évidentes : romans que je n’avais pas encore lus, car je ne voulais pas courir le risque qu’ils contrarient l’effet recherché ; essais scientifiques, car je craignais que mon cerveau, ramolli par l’anesthésie, se montre plus rétif que de coutume à assimiler de savantes élucubrations ; pour la même raison, je n’ai pas choisi le genre policier que j’apprécie tellement en temps normal. Ni les biographies : il me semblait que dans mon étroit lit d’hôpital il n’y aurait pas de place pour d’autres vies.
J’ai fini par retenir quatre types de lectures qui me semblaient adéquates : • Des livres qui sont des anthologies, généreux et fragmentaires. Je pense au Journal de Jules Renard, à Notes de chevet de Sei Shônagon, à Religio medici de Sir Thomas Browne, à Mémoire du feu d’Eduardo Galeano, à Villes invisibles d’Italo Calvino. • Une œuvre méditative, mélancolique, doucement philosophique, comme les réflexions de Jean Cocteau dans La Difficulté d’être, ou Le Neveu de Rameau de Diderot, ou encore Les Rêves d’Einstein d’Alan Lightman. Craignant d’effrayer les infirmières, je n’ai pas osé laisser sur ma table de chevet les essais de Kierkegaard réunis sous le titre Le Concept de l’Angoisse et Traité du désespoir. • Un livre pour me faire sourire : Alice au pays des merveilles, Tristram Shandy de Laurence Sterne, Pnine de Vladimir Nabokov, Histoire universelle de l’infamie de Borges, Trois hommes sur un bateau de Jerome K. Jerome, Zazie dans le métro de Raymond Queneau. • Un livre de poésie de Richard Wilbur, Quevedo, Yves Bonnefoy, Joachim du Bellay ou Anne Carson… Pour ne pas avoir à choisir un seul nom, peut-être que conviendrait une anthologie éclectique comme Poésie Baroque de J. P. Hill et Caracciolo-Trejo, source d’infini plaisir. Evidemment, d’autres circonstances exigeraient d’autres bibliothèques. Un été à la montagne ou un séjour de travail dans une ville étrangère, un long voyage (comme ceux que nous ne faisons plus) à travers un ennuyeux océan, ou une longue visite à notre famille lointaine, chaque situation requiert une bibliothèque différente. Dante n’emporte pas de livres dans son parcours pressé des mondes de l’au-delà, mais s’il avait dû s’attarder dans un de ces endroits terribles, s’il avait dû comme Rimbaud passer une saison en Enfer ou comme José Lezama Lima une autre au Paradis, le grand lecteur de Virgile et de saint Thomas qu’était Dante se serait sûrement muni de livres appropriés. La bibliodiversité qui définit notre histoire littéraire veut que les titres choisis ne reflètent pas avec trop d’exactitude le lieu de leur lecture (Gide lisant Boileau au Congo me semble plus pertinent qu’Unamuno lisant sainte Thérèse à Avila) mais parfois la coïncidence entre lieu et texte peut nous aider à reconnaître sur la page le monde qui fortuitement nous entoure. Ainsi Dante, qui avoue si souvent n’avoir pas de mots pour décrire ses visions, pourrait, quand il monte parmi les élus, les trouver (tant pis pour l’anachronisme) dans les poèmes de saint Jean de la Croix, et dans Soljenitsyne quand il descend parmi les damnés. En tout cas, les livres – quels qu’ils soient – adaptés à chaque circonstance, deviennent pour leur lecteur un journal intime, un récit de séjour ou de voyage, un aide-mémoire pour une future lecture.
Ceux que j’avais choisis pour ces longues semaines d’hôpital (il y eut quatre titres, mais je ne veux pas les nommer) contiennent maintenant le journal de ma convalescence. En les rouvrant plus tard, je me rappellerai comment ils m’ont veillé, parlé quand je l’ai souhaité, ou su attendre en silence, avec délicatesse. Ils ne se sont jamais montrés impatients, ni sentencieux ou condescendants. Ils ont été fidèlement présents, indifférents aux heures, comme assurés que ce moment-là passerait, ainsi que mon inconfort et mon inquiétude, et que demain leurs pages continueraient de m’accompagner, décrivant une part de moi-même, intime et obscure, pour laquelle je n’avais pas (n’ai toujours pas ni n’aurai jamais) de mots. n
almanach des gourmands, servant de guide dans les moyens de faire excellente chère. par un vieil amateur [a.B.l. grimod de la reynière et charles-pierre coste d’arnobat]. 1re année. – paris : chez Maradan, 1804. Médiathèque françois-Mitterrand, poitiers.
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Olivier Neuillé
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