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Enquête archéologique sur les environnements des sociétés disparues.
Par Manon Durier
des paysages et des hommes
a
ujourd’hui considérée comme une discipline scientifique à part entière, l’archéologie ne se contente plus de la mise au jour patiente et méthodique de vestiges anciens. Alors que l’enjeu de la fouille archéologique proprement dite est de «dépouiller» ce que l’on appelle maintenant les archives du sol, l’interprétation des découvertes se construit principalement lors d’une seconde phase. L’étude du terrain se poursuit en effet bien après la fermeture, temporaire ou définitive, du chantier pour établir des correspondances entre des données de natures diverses : datation relative des structures archéologiques, étude du mobilier collecté (fragments de céramique, d’ossements, de pierres taillées, de métaux…), approfondissement de l’examen de la documentation textuelle et cartographique ancienne, recherche de sources de comparaison sur d’autres sites archéologiques. Depuis les années 1980, à la faveur d’un courant historiographique qui a bouleversé les sciences de l’homme, les analyses destinées à restituer les environnements passés se multiplient également. Historiens et archéologues ont compris que l’homme évolue dans un milieu social mais aussi naturel en perpétuelle trans-
formation. Ainsi certains chercheurs ont-ils intégré la biodiversité à leurs questionnements, tout en déplaçant le regard des naturalistes. Ces derniers considèrent en effet l’homme comme un facteur écologique plus ou moins déterminant dans des processus et des rythmes qui sont les véritables objets de leur étude, tandis que les sciences humaines adoptent le point de vue opposé. Progressivement, les acteurs de la bioarchéologie ont révélé la richesse des données paléoenvironnementales comme sources pour retracer une histoire des pratiques : des premiers hommes aux temps modernes en passant par l’invention de l’agriculture, ce sont les modes d’exploitation du terroir qui sont interrogés pour découvrir les faits et gestes de la vie quotidienne des sociétés passées.
une palette de disciplines coMpléMentaires
Manon Durier est doctorante en archéologie au centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers. Allocataire de recherche de la région Poitoucharentes, elle travaille sur les monuments funéraires médiévaux
Olivier Richet
dans le diocèse de Limoges, sous la direction de cécile treffort et claude Andrault-schmitt.
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La nécessité d’une collaboration entre des disciplines scientifiques diverses, autour de problématiques communes, est devenue en archéologie une évidence avec le recours accru aux techniques de laboratoire. La terre que brasse quotidiennement le fouilleur à la pelle mécanique, à la pioche, à la truelle ou au pinceau contient des marqueurs végétaux et minéraux riches en informations sur les environnements disparus pour qui prend la peine de les analyser. Tous les sédiments ne conservent cependant pas les mêmes éléments ; les milieux très secs ou, au contraire, très humides préservent ainsi les restes végétaux, alors que ceux-ci disparaissent dans des contextes hygrométriques intermédiaires. Le Marais poitevin se révèle de ce fait être une formidable réserve écologique de paléoenvironnements. Ici comme ailleurs, ils ne se laissent pourtant pas dévoiler par une approche unique : ni les pollens ni les morceaux de
charbon de bois, par exemple, ne peuvent synthétiser tous les éléments d’une connaissance générale sur la biodiversité de milieux disparus, mais l’un comme l’autre permettent de répondre à des questionnements différents et complémentaires. A la diversité des types de composantes étudiables dans les sédiments répondent des disciplines extrêmement spécialisées. En Poitou-Charentes, plusieurs programmes collectifs de recherche ont permis, dans les années 1990, de fédérer les travaux de certaines équipes autour de la thématique paléoenvironnementale. Les résultats obtenus ont profondément renouvelé notre connaissance des milieux écologiques de la préhistoire locale. Aujourd’hui, ce type d’analyse s’effectue plus ponctuellement, au gré des découvertes archéologiques. Sur les chantiers de fouilles animés par des bénévoles, comme par exemple sur les thermes de Chassenon, des collaborations avec des spécialistes rattachés au CNRS ou à des universités permettent de compléter l’échantillonnage des sites étudiés. Des analyses sont également faites en marge des opérations d’archéologie préventive. Pour ces chantiers prescrits par les services de l’Etat en préalable à la destruction de sols par des travaux, l’Institut national de recherches en archéologie préventive (Inrap), principal opérateur habilité à réaliser les fouilles dans ce contexte, fait généralement réaliser les études par ses propres spécialistes.
la terre sans pinceau
58 000 ans avant notre ère, le micromorphologue a établi que la répartition des amas de silex mis au jour n’avaient pas été perturbée depuis l’abandon du site. Assurée de l’état de préservation exceptionnelle du gisement, l’archéologue responsable de la fouille, Laurence Bourguignon (Inrap), a montré l’intérêt de la structuration de cet habitat comme référentiel important dans une région où cette époque est encore très peu documentée.
La géologie, la géomorphologie et la pédologie sont autant de disciplines que l’on peut regrouper sous le terme générique de sciences de la Terre. Avec d’autres spécialités à la consonance étrange pour le néophyte, ces disciplines ont en commun l’étude des sols, de leur formation jusqu’à leur fossilisation. Leurs applications en archéologie sont fondamentales tant pour les périodes préhistoriques que protohistoriques, antiques ou médiévales. Elles permettent aussi bien la détermination du degré d’anthropisation des sols, voire de l’identification fonctionnelle des structures archéologiques, que la caractérisation de l’évolution des niveaux d’occupation sur le temps long qui suit leur formation. Lors de l’opération archéologique, on perce les niveaux sédimentaires pour atteindre, plusieurs mètres en dessous, d’éventuels vestiges d’une occupation humaine piégée dans les formations géologiques. Les observations collectées sur le terrain peuvent être complétées par des échantillons étudiés en lame mince. Ce type d’incursion à l’échelle microscopique a par exemple été faite par Farid Sellami (Inrap) pour un site découvert en 2001 à 3 km en amont de Poitiers, dans un méandre du Clain. En mettant en évidence la conservation de structures fragiles de végétaux dans un limon qui avait rapidement recouvert un campement en plein air établi par des hommes de Néandertal vers
autour des hoMMes : la végétation
Les applications de la botanique, appelée paléobotanique lorsqu’elle s’applique à l’archéologie, dépendent largement des conditions de conservation des milieux considérés. Le spectre pollinique d’un échantillon prélevé dans un marais balayé par les vents ou dans le confinement d’une tombe n’aura pas les mêmes significations : il renseignera dans le premier cas sur l’environnement végétal du site mais aussi de ses alentours, parfois lointains, tandis que dans le second cas il pourra alimenter une histoire des pratiques funéraires en indiquant la présence de fleurs déposées au moment de l’inhumation. La palynologie (étude des pollens et des spores conservés dans les sédiments) procède par échantillonnage en bloc qu’elle étudie ensuite en lames minces et identifie à partir de référentiels actuels. La carpologie (étude des fruits et des graines) utilise en
pterophyllum rectum embranchement des préphanérogames (ancêtres des plantes à fleurs et à graines), groupe des cycas, datant du carnien (220 millions d’années, trias supérieur). ce fossile a été récolté probablement à la fin du xixe ou début du xxe siècle à lunz (autriche) dans une formation calcaire des alpes du nord. centre de valorisation des collections de l’université de poitiers. photo Marc deneyer.
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archéologie
revanche le tamisage et la floraison pour isoler les macro-restes qu’elle identifie ensuite et regroupe par espèces. Du bois, on connaît essentiellement des analyses C14 et la dendrochronologie (étude des cernes de bois). L’anthracologie (étude des charbons de bois) ainsi que la xylologie (étude des bois archéologiquement conservés) montrent pourtant que la datation n’est pas la seule possibilité que le bois puisse offrir. Il permet plus largement d’identifier les espèces sélectionnées par l’homme en fonction des multiples usages qu’il assigne à cette matière formidable, à la fois indispensable à la construction mais aussi matériau de nombreux objets de la vie quotidienne ou combustible à usage artisanal et domestique. Principal chercheur à travailler sur ces problématiques dans la région, Philipe Poirier (Inrap, Centre de bioarchéologie et d’écologie UMR 5059 CNRS) a par exemple étudié les charbons retrouvés en fouille sur les thermes de Chassenon et de Barzan.
fragment de poutre des thermes de chassenon, ici analysée au microscope à balayage électronique, se révèle être du châtaignier et dater du ve siècle (cliché p. poirier).
Remerciements à Laurence Bourguignon, Catherine Dupont, Philippe Poirier et Farid Selami pour avoir permis l’utilisation de la documentation archéologique qu’ils ont établie pour les sites d’Aytré, Chassenon et Poitiers.
Troisième perspective sur les environnements passés, la faune est le domaine de l’archéozoologie et de la malacologie. Si l’une s’intéresse aux ossements animaux et l’autre aux coquillages, crustacés et escargots, la méthodologie mise en œuvre et les problématiques explorées sont similaires. Le mode opératoire repose sur la quantification des espèces représentées et sur la détection de toutes les traces renseignant sur les modes d’exploitation des ressources. La taille des coquillages, la faune qui s’y est incrustée et les entailles d’ouverture sont autant de marqueurs traqués par Catherine Dupont (Cravo) pour la villa gallo-romaine fouillée en 2005 à l’emplacement de ce qui est devenu la ZAC d’Aytré, près de La Rochelle. Dans cet établissement agricole habité du ier au ive siècle de notre ère, 35 espèces de mollusques d’origine marine étaient consommées. Plus de la moitié d’entre elles étaient ramassées quotidiennement tandis que d’autres n’étaient accessibles que
elevage et Mode de consoMMation
lors de grands coefficients de marées ou par dragage. L’archéozoologie dans son ensemble met en évidence l’âge moyen à l’abattage des troupeaux, les modes de mise en valeur du littoral, les méthodes de découpe de la viande ou d’ouverture des coquillages, les habitudes de consommation, une spécialisation de la production impliquant des circuits économiques… Certaines spécialités, comme l’étude des parasites ou celle des déjections animales fossilisées, permettent de pallier en partie des conditions de conservation différentielle des espèces dans les sédiments. L’étude des milieux naturels fossilisés interroge les liens tissés entre l’homme et son milieu naturel pour comprendre les contextes économiques et sociaux à l’œuvre dans les sociétés passées. On est bien loin désormais de l’Histoire des grands hommes et des grandes batailles telle qu’elle a longtemps été enseignée dans les manuels scolaires. On est bien loin également de la recherche du bel objet qui a suscité la naissance de l’archéologie et l’on s’approche de la discipline telle qu’elle sera sans doute pratiquée demain. Cette évolution s’inscrit dans le cadre plus général de l’archéométrie, c’est-à-dire du recours croissant aux techniques de laboratoire (étude en lame mince de la composition des céramiques…) ainsi qu’à des méthodes dérivées des applications de la physique (sondages non destructifs par prospection magnétique…). La structuration de la recherche autour de problématiques soulevées par la bioarchéologie est ici révélatrice de la dialectique qui nourrit la progression des connaissances, toujours stimulée par un balancement entre questionnement et définition puis mise en place d’une méthodologie adaptée qui dévoilera à son tour de nouvelles perspectives. La généralisation des techniques de laboratoire n’a cependant rien de «naturel», car elle implique la collaboration d’une équipe fortement pluridisciplinaire orchestrée par un archéologue aux connaissances suffisamment étendues pour évaluer la pertinence de la mise en œuvre de telle ou telle spécialité en fonction des crédits dont il dispose et des spécificités du terrain archéologique qu’il étudie. A lui ensuite de manier différentes échelles de compréhension pour, et c’est à la fois la magie et la raison d’être de l’archéologie, passer de l’analyse du grain de pollen à l’interprétation chrono-culturelle. n
www.inrap.fr L. bourguignon et collabs., «L’habitat moustérien de «La Folie» (Poitiers, vienne) : synthèse des premiers résultats», Paléo, n° 14, décembre 2002. «compléments d’informations chronologiques sur le campement moustérien de tradition acheuléenne du gisement de La Folie (Poitiers, vienne), Paléo, n° 18, décembre 2006. L. Laporte (dir.), «Des premiers paysans aux premiers métallurgistes sur les côtes charentaises», Mémoire XXXiii, Association des Publications chauvinoises, 2009. P. Poirier, «Architecture et environnements des thermes de chassenon : l’apport de l’anthracologie», Aquitania, Xvi, 2000.
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