fermer... Le castrum d’Andone
Autour de l’an Mil, les comtes d’Angoulême ont occupé une résidence fortifiée qui fut abandonnée puis oubliée pendant des siècles.
Entretien Jean-Luc Terradillos
texte mentionnant l’abandon d’Andone. Il retrouva le site dans la commune de Villejoubert, à une vingtaine de kilomètres au nord d’Angoulême, commença la fouille en 1971 et la poursuivit jusqu’à la fin de sa vie, sans avoir le temps d’en conduire la publication.
L’Actualité Poitou-Charentes. – Les comtes d’Angoulême installés à Andone sont des taillefer. Luc bourgeois. – La souche du lignage des Taillefer remonte à Vulgrin, un personnage d’origine germanique apparenté aux Carolingiens. En 866, cet homme à poigne est envoyé dans la région par le roi Charles le Chauve pour remettre de l’ordre. En effet, les comtes locaux viennent de s’entretuer et les raids vikings se multiplient. Il instaure un contrôle militaire d’Angoulême à Agen. Du fait de leur proximité avec les Carolingiens, les Taillefer appartiennent à l’aristocratie supérieure. Nobilissimi, disent les textes de l’époque, c’est-à-dire les plus nobles. A la fin du ixe siècle, le comté d’Angoulême quelle est l’origine de cette dynastie ?
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Vue aérienne des ruines du castrum au milieu des bois. Aujourd’hui le site a été reconquis par la végétation. Photo Christian Richard.
uc Bourgeois, maître de conférences en archéologie médiévale à l’Université de Poitiers, membre du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (UMR CNRS 6223), a dirigé une monumentale monographie consacrée au castrum d’Andone, une résidence fortifiée des comtes d’Angoulême construite sur une colline à la fin du xe siècle et abandonnée entre 1020 et 1028. Le site servit de carrière puis fut oublié sous le couvert d’une haute futaie. Tellement oublié qu’il a été redécouvert dans un texte, à la fin des années 1960, par André Debord. L’historien préparait une édition du cartulaire de l’abbaye de Saint-Amant de Boixe quand il tomba sur un
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accède à un nouveau rang en devenant principauté autonome, ce qui lui permet de frapper la monnaie, de contrôler les transports et les marchés, d’autoriser la construction de fortifications, etc. La résidence fortifiée d’Andone a certainement été établie par un bâtard de la famille, Arnaud Manzer (975-988), qui a pris le pouvoir en Angoumois après avoir évincé ses cousins du Périgord. Dès lors, les comtes d’Angoulême entretiendront des liens étroits avec les comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine. Le site est abandonné par son fils Guillaume IV (988-1028) qui reconstruit le château de Montignac, dans un bourg voisin au bord de la Charente. Ensuite, Andone tombe progressivement dans l’oubli.
Une occupation aussi brève, est-ce l’intérêt majeur du site pour l’archéologue ?
Une cinquantaine d’années autour de l’an Mil, c’est effectivement très court et très inhabituel. En outre, le site ayant été abandonné, il a été comme fossilisé. On y observe en un temps et en un lieu donnés la vie quotidienne d’un groupe aristocratique – une petite population où se mêlent cavaliers, artisans, cuisiniers, serviteurs, etc. Mais l’intérêt d’Andone est multiple.
D’une part, il est rare qu’un site soit entièrement fouillé et sur une aussi longue période. André Debord (19261996), professeur à l’Université de Caen, a débuté la fouille en 1971 qu’il poursuivit jusqu’en 1995, puis des enquêtes complémentaires ont été effectuées par le CESCM en 2003 et 2004. Deux générations d’archéologues se sont succédé. D’autre part, la très grande quantité de mobilier (116 000 pièces étudiées) permet des approches statistiques qui sont impossibles à partir de petits chantiers, menés par exemple sur les tracés de déviation ou de ligne à grande vitesse. L’ampleur du site autorise également un questionnement plus large, notamment sur l’évolution et les fonctions des espaces aristocratiques. Andone offre aussi la possibilité de tenir un double discours, archéologique et historique, parce qu’il existe des textes contemporains de cette famille, chartes, chroniques, etc. D’ailleurs le but de l’archéologie médiévale est de croiser le terrain et les textes mais il n’est pas toujours facile de réussir cette synthèse. On bute sur une question d’échelle : très locale pour les sources archéologiques et beaucoup plus large pour les sources historiques quand elles existent. Par exemple, le site a livré énormément de reliefs de repas mais aucun texte ne raconte comment les comtes d’Angoulême vidaient leurs poubelles !
Les méthodes de recherche ont-elles changé depuis 1971 ?
archéologie
A gauche, fibule émaillée ornée d’un oiseau. Ci-dessous, pion de table en bois de cerf, orné d’un animal fantastique. Photo Jean-Pierre brouard - CESCM
André Debord fut l’un des pionniers de l’archéologie médiévale. Cette discipline n’existait pas à l’université quand il a commencé sa carrière. Comme ses collègues historiens médiévistes, il s’est formé sur le terrain et
Moi, gUiLLAUME…
Le cartulaire original de l’abbaye de Saint-Amant de boixe a été perdu mais une copie du xviie siècle est conservée à la bnF. Le texte, traduit du latin par Georges Pon, commence ainsi : «Au nom de Dieu, Moi, Guillaume, comte [d’Angoulême], voyant que la méchanceté de ce siècle s’accroît de jour en jour ainsi que les attaques des guerres et des combats, il m’est venu l’idée d’élever un château appelé montignac, en abandonnant le château d’Andone…» Le comte déclare qu’il déplace également le monastère voisin. Une résidence des comtes d’Angoulême autour de l’an Mil. Le castrum d’Andone, sous la direction de Luc Bourgeois (contributions de 23 chercheurs), Publications du CRAhM, Caen, 2009, 560 p., 55 €.
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garda malgré tout sa vision d’historien, en faisant primer le texte sur les données archéologiques. L’archéologie médiévale est encore trop récente pour avoir eu le temps de réfléchir sur elle-même. C’est pourquoi en prenant le dossier, je pensais que seules les méthodes de fouille avaient changé. En fait, l’évolution est plus intellectuelle que technique. C’est la façon d’appréhender l’histoire et l’espace qui est différente.
Hypothèse de reconstitution du
castrum, vue depuis
le sud. infographie M. Linhaud.
Le site d’Andone vient contredire la réputation faite au xe siècle, longtemps jugé moins innovant que le xie et donc plutôt mal aimé. En effet, le matériel mis au jour atteste d’innovations techniques alors récentes comme le fer à cheval, l’arbalète qui jouera un rôle important pratiquement jusqu’à l’époque moderne, et surtout la fabrication locale du verre potassique – jusqu’alors le verre était une matière première importée d’Orient. Bien entendu, on comprend comment la vie matérielle s’organise dans cette fortification princière, par exemple où est la cuisine, quels animaux et quels morceaux sont consommés selon qu’on se trouve plus ou moins éloignés la grande salle… Beaucoup de porcs et d’animaux sauvages dans la résidence comtale, plus de moutons et de chèvres dans les “communs”. On a aussi une idée des loisirs aristocratiques grâce à la présence de nombreux pions de jeux de table, ancêtres du trictrac et du backgammon, et de pièces de jeu d’échecs, parmi les plus anciennes découvertes en Occident. n
que nous apprend Andone sur cette époque ?
épitaphes carolingiennes de Melle o
nze pierres tombales carolingiennes mises au jour autour de l’église Saint-Pierre de Melle sont gravées en latin. La qualité de ces épitaphes dénote la présence, aux viiie-xe siècles, d’une société aristocratique lettrée, cultivée, ayant le goût de l’art. Certaines sont très touchantes, tel ce dialogue entre Godemerus et Goda, son épouse, que nous reproduisons ici. A l’occasion du colloque international sur l’épigraphie médiévale et la culture manuscrite organisé par le CESCM, en partenariat avec l’Université de Leon, une exposition de ces pierres a été réalisée dans la nef de l’église : «Une société de pierre. Les inscriptions carolingiennes de Melle». Superbe projet de communication scientifique dirigé par Cécile Treffort, responsable du Corpus des inscriptions de la France médiévale (CESCM) et auteur de Mémoires carolingiennes. L’épitaphe entre célébration mémorielle, genre littéraire et manifeste politique (milieu viii e-début xi e siècle) (PUR, 2007). 1. Ego fr(atre)s k(arissi)mi Godemerus peccator 4 idus mai die migravi a seculo dormivi in Chr(ist)o 2. horate p(ro) me om(ne)s qui huc illuc vive discurritis ut piu(s) D(omi)n(u)s meas dignetur dimitere culpas 3. homnes qui p(ro) me oraverint indulgead illis D(omi)n(u)s omnia peccata eoru(m) 4. t ego Goda uxor tua deprecor D(omi) E n(u)m ut misericordiam inveniad 5. D(eu)s omnipotens qui nos fecit corporaliter diligere in hac vita 6. Faciad nos spiritaliter gaudere in eterna gloria Amen
1. Frères très chers, moi, Godemus, pécheur, le 4 des ides de mai (12 mai), du siècle je partis, en Christ 2. Je m’endormis. Priez pour moi, vous qui tous, vivants, ici et là courez, afin que daigne remettre mes fautes le Seigneur de pitié. 3. Tous ceux qui pour moi auront pitié, que le Seigneur soit indulgent pour tous leurs péchés. 4. t moi, Goda, ton épouse, je supplie E le Seigneur pour qu’il obtienne miséricorde. 5. Que le Dieu tout puissant, qui nous a fait, en cette vie, nous aimer corporellement, 6. Nous fasse, dans la gloire éternelle, nous réjouir spirituellement. Amen.
La pierre tombale de godemerus et goda. Photo Jean-Pierre brouard - CESCM.
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