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alberto manguel
Par Alain Quella-Villéger
L’homme de Mondion A
lberto Manguel n’est pas né dans un chou, mais dans une bibliothèque. Ce mammifère d’origine argentine ne se nourrit toutefois pas exclusivement de livres, puisqu’on le signale souvent rôdant autour des étals de la place du Marché, à Poitiers, le samedi matin. Alberto Manguel est Canadien, mais il suffit de lire l’ouvrage d’entretiens accordés à Claude Rouquet pour comprendre combien il est d’abord citoyen du monde. Et ce polyglotte impénitent a choisi le village isolé de Mondion pour gare de Perpignan.
capable de quitter Londres pour Paris parce qu’il a rencontré dans la rue «par hasard» un ami, Paris pour Milan parce qu’il a pris le café avec un éditeur («Pourquoi pas ! Milan, je ne connaissais pas»), puis le vieux continent pour Tahiti, sur un coup de tête, parce qu’un interlocuteur voulait monter une maison d’édition polynésienne. Quand il doit choisir entre Californie et Japon, il part pour le Canada, où il ne connaît qu’une personne, son éditrice ! Les livres sont ses points cardinaux et c’est là qu’il écrit son premier roman, “argentin” d’ailleurs : Dernières nouvelles d’une terre abandonnée (1991). Enfin, l’arrivée à Mondion «a été guidée par le hasard»…
Ça & 25 centimes. Conversations d’Alberto Manguel, l’escampette, octobre 2009, 223 p., 20 €
Alberto Manguel et sa chienne Lucy, l’été dernier en visite à Melle (église Saint-Hilaire).
Alberto Manguel invite Daniel Pennac à lire Bartleby d’Herman Melville le samedi matin 27 février au lycée Victor-Hugo de Poitiers.
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Toute autobiographie est fiction, Manguel le revendique. En contant une histoire de soi, on se raconte une histoire ; les faits et les silences fabriquent un récit qui prend ou donne sens. Alberto Manguel avait déjà ouvert la porte de l’intimité, non seulement en révélant ses talents de lecteur gourmand, mais par exemple dans son goûteux Livre des éloges (L’Escampette, 2007). Cette fois, l’entreprise est plus audacieuse : suivre les alizés de grande mer en allant aux origines d’un imaginaire d’homme, non pas remonter comme saumons le cour des fleuves (ce qui serait peut-être pour lui régressif), mais chercher des sources, des résurgences, des rencontres qui sont autant de naissances et de jaillissements. On saura peu de choses sur les grands-parents juifs venus d’Europe, et on trouvera bien distants les parents qui l’installent au sous-sol ou au fond du jardin ; il ne put parler dans leur langue (espagnole) qu’à sept ans. Son père est devenu ambassadeur en Israël et racontait cela «comme un fait du hasard» – talent dont hérita son fiston,
Alberto Manguel n’aime pas les passeports, les limites imposées, les académismes et les snobismes (c’est sans doute synonyme), moins encore les débats sur l’identité nationale. Il a commencé à lire dans les Mille et une nuits, mais ne s’est pas rêvé Sindbad marin. Il a aimé les bandes dessinées, mais, quoiqu’il dessine fort bien, ne s’est pas promu Quino (l’Argentin créateur de la petite Mafalda). Il a subi le régime militaire dans son pays, mais n’est pas devenu guerillero. Son combat hauturier est fait de mots que les marées hautes délivrent une ou deux fois par an ; parfois, c’est un roman (le titre du dernier est tout un programme : Tous les hommes sont menteurs !) ; parfois, le plus souvent, il écrit sur les livres des autres. Cette fois, il nous parle de lui. Il y a des moments étonnants dans ce livre : le jeune garçon de onze ans qui va, seul en bus, de Baltimore à New York ; l’ado qu’un père vient chercher en prison (il suffisait, dans les années 1960 à Buenos
Aires, de lire Neruda pour s’y retrouver) ; l’Alberto devenu hippie londonien et peintre sur cuir de bracelets qu’un Mick Jagger acheta ; ou bien encore dans le jeu de rôle d’un professeur d’université à Toronto qui ne supporte pas d’enseigner et veut absolument «mener des conversations» ! Il y a des femmes attachantes, aussi : la gouvernante tchécoslovaque Ellin, qui l’a véritablement élevé, ou la sensuelle Marta Lynch qui voulait rencontrer Graham Greene et la gloire littéraire et finit par se suicider. On ne sait s’il danse le tango, mais Alberto Manguel a des élégances latines : celle du repas qu’on ne bâcle pas, le sourire et la rondeur qui respectent l’hôte ou bien cette manière de ne pas vouloir contredire ou dire contre : «Je n’ai pas de réponse à cela.» Des humanités à l’humanisme, il n’y a qu’un pas, une marche de préférence buissonnière parce que «la vérité est transversale». Entre deux avions, le citoyen du monde observe, s’insurge quand le choquent l’injustice ou la bêtise (là encore, des synonymes) – la colère plutôt que des slogans. Ou, mieux, un résumé social emprunté à Garcia Marquez : «Dans un poulailler, la poule d’en haut chie toujours sur celle d’en bas !» Voire un dicton canadien pour parler de la gloire littéraire : «ça et 25 centimes te paieront une tasse de café !» Il n’est pas indifférent, enfin, de noter que Manguel a fixé sa résidence/résilience entre Touraine et Poitou, sur une terre de transition plus que de frontière, sur un seuil, mais comme on s’y essuie les pieds, il préfèrera sans doute le mot de parvis, d’autant plus qu’il cultive une certaine fascination pour un autre parvis, celui de Notre-Dame-la-Grande de Poitiers. Dans une lettre à son ami Henri Ghéon, le 24 juillet 1912, Jean-Richard Bloch y voyait «un col de la civilisation», ajoutant : «la véritable déclaration de nationalité, prononcée par un climat à l’autre, c’est Notre-Dame-la-Grande, ce joyau poitevin […] le plus authentique “passage vers l’Inde” que la France offre sur sa terre. […] Notre-Dame-la-Grande cherche son inspiration entre le Bosphore et le Gange, et pose le plus expressif bornage de races et de civilisations.» Alberto Manguel est plus direct pour évoquer ce nombril du monde : «La place de Notre-Damela-Grande est un endroit qui tient de la réalité littéraire, comme Venise ou l’île de Pâques.»
Jean-Luc Terradillos
■ l’actualité Poitou-charentes ■ n° 87 ■
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