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Routes : Madames à mémoires

Routes – Madame à mémoires. Texte de Pierre d’Ovidio, photo Claude Pauquet.

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    routes Madame à mémoires P our fuir les guirlandes lumineuses qui saluent, inexorables et tristes, les fêtes de fin d’année le long des rues de la moindre bourgade, rien de plus prometteur qu’une île. Pas n’importe laquelle cependant. Pas une quelconque, une choisie au hasard des mers, des rivages, de la géographie ou des voyages. Elle doit être retenue parmi celles de dimensions suffisamment modestes pour n’y rassembler que quelques originaux ou des habitués, natifs ou presque. Deux îles de rencontre correspondent à cette exigence : celle d’Aix et, plus encore, l’île Madame, toutes deux visibles depuis Fouras, un bourg renommé à égalité pour ses huîtres et ses jeux télévisés. Fouras, l’hiver, a bien du charme. Ses maisons du bord de mer aux architectures hétéroclites, ses volets et ses portes uniformément clos, ses rues vides, ses commerces itou, à l’exception de deux stands de vente d’huîtres, singuliers et tentants. Le second m’attire plus. Deux raisons à cela, d’abord parce qu’on m’a appris, enfant, à ne pas me précipiter sur le premier venu, ensuite parce que la jeune femme qui le tient est en grande conversation avec un homme qui n’a pas des allures de client. Le second est gardé par une dame d’un certain âge qui vend exclusivement des huîtres des îles, réputées plus difficiles à élever et nécessitant plus de soins – elles ne se précipitent pas non plus sur le premier venu – et donc meilleures… à l’en croire. La marchande frigorifiée est là pour aider sa fille qui élève seule un garçon. Elle a besoin de s’épancher, fatiguée qu’elle est d’attendre l’improbable client qui se risquerait à braver le vent de décembre. Un vent qui dégage le ciel et qui offre un crépuscule doré. Au loin, le soleil fait flamber les façades de La Rochelle. Deux douzaines plus tard, nous nous dirigeons vers l’embarcadère du bac pour l’île d’Aix. Les départs ont lieu de trois heures en trois heures. Malheureusement, soit trop tôt, soit trop tard. Assistant à un embarquement pour Aix, nous constatons que les voyageurs sont accompagnés de remorques à vélo qui leur permettent, les vingt minutes de traversée passées, de convoyer leurs courses. Le lendemain, toujours en fin d’après-midi, alors que le froid s’est renforcé, nous allons Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet visiter l’île Madame, accessible par la Passe aux bœufs, un tombolo, terme savant qui désigne un passage naturel de sable et de galets, recouvert à marée haute. Il faut accepter d’être secoué vigoureusement en raison d’une progression de galets en galets, de-ci, de-là, cahin-caha. L’île Madame, qui s’est aussi appelée île de la Garenne (en hommage aux nombreux lapins, ses habitants naturels), île Citoyenne (à la Révolution française), ne se pare pas de guirlandes : elle a mieux. Une longue histoire tragique où se combattent deux mémoires. Celle des centaines de prêtres réfractaires, refusant la constitution civile du clergé de 1790, des déportés venus des paroisses du Nord, qui ont été parqués sur des pontons, d’anciens navires négriers basés à Rochefort, le Washington, Les Deux Associés et Le Bonhomme Richard qui, mis hors d’état de naviguer, faisaient des prisons faciles à garder. Beaucoup (de 244 à 700, selon les sources) sont morts au cours de l’été 1794 de famine, de typhus, de soif. Ils ont été inhumés sous une vaste croix de galets qui s’étend dans la première prairie. Au mois d’août, un pèlerinage part de Brouage et ses participants se munissent de galets du continent qui viennent s’additionner à ceux de la croix. Autre mémoire, autres prisonniers. Ceux de la Commune de Paris, qui, au nombre de 500, y ont été déportés. Pour s’approvisionner en eau douce ils ont creusé un puits au nord de l’île qu’on appellera par la suite puits des Insurgés ou puits des Fédérés. Une plaisante légende affirme que de fervents pèlerinages catholiques auraient longtemps eu pour destination le puits des Communards jusqu’à ce que la méprise éclate au grand jour. La mémoire nous joue parfois de drôles de tours ! Pierre D’Ovidio a publié, en 2009, Nationale 7. Carnet de voyage à Madagascar, aux éditions Le temps qu’il fait, à Cognac. ■ L’ACtuALité POitOu-ChArentes ■ n° 87 ■ 13

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    Actu087janv2010_13

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