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Sculpture romane du Poitou

Sculpture romane du Poitou : humanisme et féerie. Marie-Thérèse Camus publie avec l’historienne Elisabeth Carpentier et le photographe Jean-François Amelot un somptueux ouvrage sur la sculpture du XIIe siècle.

Entretien Jean-Luc Terradillos, photos Jean-François Amelot.

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    Marie-Thérèse Camus publie avec l’historienne Élisabeth Carpentier et le photographe Jean-François Amelot un somptueux ouvrage sur la sculpture du xiie siècle. Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Jean-François Amelot Sculpture romane du Poitou Humanisme et féerie d epuis 1992, il y avait un ouvrage de référence sur la sculpture romane du Poitou, celui de Marie-Thérèse Camus, paru chez Picard, consacré aux «grands chantiers du xi e siècle». Un deuxième ouvrage de synthèse, sur le xiie siècle, était en préparation. Alors qu’on ne l’attendait plus, il est arrivé en décembre 2009. Éblouissant xiie siècle ! Voici plus de 500 pages pour donner à voir «le temps des chefsd’œuvre». La photographie est somptueuse. Signée Jean-François Amelot. Cet artiste vit à Seilhac, en Corrèze. Marie-Thérèse Camus l’a rencontré grâce à une de ses anciennes élèves du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM), pour laquelle il avait illustré La sculpture romane en Bas-Limousin (Évelyne Proust, éd. Picard). Ensemble, ils ont réalisé un bel album sur l’abbaye de Charroux, expérience qui a scellé leur collaboration (Sculptures gothiques de Saint-Sauveur de Charroux, Geste éditions, 2006). «C’est le photographe que j’attendais, dit-elle. C’est un sculpteur de lumière.» Effectivement, la photographie de Jean-François Amelot révèle la qualité d’un grand nombre de sculptures qui sont difficiles à voir in situ, du fait de l’obscurité des églises, de la hauteur des chapiteaux, etc. Son regard, très utile aux historiens d’art, devrait aussi inciter les amateurs à sillonner, hors des sentiers battus, la Vienne, les Deux-Sèvres, la Vendée, Fontevraud et la région d’Aulnay-de-Saintonge, à la recherche de ces chefs-d’œuvre. Marie-Thérèse Camus a également sollicité sa collègue professeure honoraire de l’Université de Poitiers, Élisabeth Carpentier, qui apporte son regard d’historienne et donne des clés pour comprendre la civilisation médiévale. Cet ouvrage, fruit d’une triple collaboration dont on mesure la pertinence, a été préfacé par le grand médiéviste Jacques Le Goff. L’Actualité. – Existe-t-il une sculpture romane Marie-thérèse Camus. – Il y a vraiment un style poitevin au xie siècle qui se caractérise par une sculpture à feuilles grasses et des figures très sommaires, presque abstraites dans certains cas. On le voit dans de grands édifices dont la construction a été entreprise à l’époque comme Notre-Dame-la-Grande (intérieur), Saint-Hilaire-le-Grand, Charroux, Saint-Savin, Saint-Maixent, Maillezais. Et on le reconnaît aisément hors du Poitou, en Auvergne par exemple où quelques sculpteurs ont diffusé ce style. C’est l’époque des grands chantiers. Pour la période retenue dans notre deuxième ouvrage, de 1080 à 1160, on ne peut pas parler de style spécifique au Poitou. Nous avons dégagé une aire artistique qui correspond à celles du comté et du diocèse de Poitiers dans laquelle différents courants s’entrecroisent et forment une trame. De cet entrecroisement nous percevons une fluidité et une cohérence. La feuille ne disparaît pas mais les motifs sont d’une plus grande diversité. On constate aussi une grande lisibilité : souvent, les motifs se détachent bien du fond. Ainsi, la sculpture qui n’appartient pas à cette aire artistique se distingue immédiatement. C’est le cas par exemple des chapiteaux de Saulgé, près de Montmorillon, qui sont l’œuvre d’un sculpteur du Bas-Limousin, ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 87 ■ 27 spécifique au Poitou ? Ci-dessus, benet (Vendée), SainteEulalie, façade. Saint portant un livre. Ci-contre, La Chaize-leVicomte (Vendée), Saint-Nicolas, nef. Musicien et sorte de singe (ou chat). patrimoine de la région de Brive. De même, la frise de la façade de Saint-Laurent de Montmorillon dont les caractères stylistiques se rapprocheraient plutôt des sculptures des portails occidentaux de Chartres. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, des analyses pétrographiques seraient nécessaires pour connaître l’origine de la pierre. Nous doutons également de l’origine du petit chapiteau figurant une Entrée de Jésus à Jérusalem conservé au musée du Donjon de Niort. Cette sculpture est en marbre, cas unique en Poitou où l’on travaille le calcaire. Rien ne permet d’affirmer qu’il proviendrait de l’abbaye de Charroux, comme le veut la tradition. Par ses dimensions et par son style, ce chapiteau me fait penser au décor d’un cloître d’Avignon, celui de Notre-Damedes-Doms, qui a été dispersé à la Révolution. Ainsi, le chapiteau aurait pu appartenir à un collectionneur de Charroux, ce qui expliquerait la confusion avec l’abbaye. L’étude mériterait d’être approfondie. Dans la nef de l’église Saint-Pierre de Melle, le chapiteau de la Mise au tombeau est un chef-d’œuvre, d’une beauté calme et équilibrée ; le regard est attiré vers un cercle intime autour des trois visages du Christ mort, de Joseph d’Arimathie et de l’ange d’où se dégage une intensité dramatique incroyable. Tout est dit de la vie et de la mort. Même si les formes sont pleinement romanes, l’humanisme gothique est déjà là, éclatant ! Nous savons très peu de choses sur les sculpteurs. Nous ne les connaissons que par leurs œuvres. Se poser des questions sur leur travail c’est, au fond, les ressusciter un peu, et nous faire entrevoir, si nous en doutions, que cette époque est aussi grande que la nôtre… Quelques-uns ont gravé leur nom sur un chapiteau ou une voussure : Gosbertus à Faye-la-Vineuse, Gofridus à Chauvigny, Gilglemmus à Saint-Pompain, Giraudus Audbertus à Foussais, Nicholaus à Melle (Saint-Savinien). Ce nombre est infime car à partir du dernier quart du xie siècle la construction religieuse s’accélère. En effet, après l’achèvement des grandes abbayes, les chantiers se multiplient sur la majeure partie du qui sont les sculpteurs ? Velluire (Vendée), Saint-jean-baptiste. Atlante. Airvault (deuxSèvres), SaintPierre, rond-point du chœur. Voyageur en armes. au xiie siècle, quelles sont les évolutions stylis- Dans les sculptures de Saint-Jean-de-Montierneuf à Poitiers, de Chauvigny ou de La Chaize-le-Vicomte, on perçoit encore des liens avec l’art du xie siècle. Puis la ligne devient plus souple, les volumes plus contrastés, plus dégagés. La figure humaine s’affine énormément, avec davantage d’expression sur les visages. Un type d’homme idéal se dessine. Des hommes et des femmes biens nés, beaux, élégants, aux formes harmonieuses. Citons, par exemple, le saint de Benet qui tient un livre à la main, l’atlante de Velluire, le visage de la jeune fille d’Aulnay dont le sourire exprime toute la fraîcheur de la littérature courtoise. 28 tiques ? diocèse. Le territoire se couvre d’églises paroissiales et de prieurés. Il y avait donc des dizaines, voire des centaines de sculpteurs à l’œuvre. Certains réalisaient les scènes figurées, d’autres l’ornement. Or, la sculpture du Poitou est principalement ornementale, elle foisonne de compositions de feuillages de toutes sortes. D’autre part, à cette époque, le style de la sculpture en Poitou doit beaucoup à la peinture. De grands ateliers travaillaient dans la région. Les peintures des églises de Poitiers, de Saint-Savin, de Charroux, etc. constituent un ensemble extraordinaire qui a influencé les sculpteurs. Souvent, au Moyen Âge, les peintres étaient aussi sculpteurs. La présence de ces grands ateliers est un des éléments qui permettraient d’expliquer pourquoi le ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 87 ■ Poitou a connu une éclosion artistique aussi rapide – et pourquoi il y a un effet de cohérence. Les commanditaires, dont nous ignorons tout mais qui devaient être de fortes personnalités, une certaine stabilité politique dans le comté, le développement de l’agriculture, de l’artisanat et du commerce ont contribué à cette réussite. Vous citez bernard de Clairvaux qui fustige les images dans les monastères. quelle est la place de l’image assignée par l’Eglise ? Bernard de Clairvaux disait : «Que signifient dans les cloîtres, sous les yeux des frères lisant leur bréviaire, ces monstres ridicules, toute cette beauté informe, cette trop belle hideur, ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures, ces êtres à demi humains, ces tigres tachetés, ces scènes de combat et de chasse ?» Il ajoutait que les moines n’avaient pas besoin de ces images ; ils les trouvaient dans les livres. En revanche, Bernard affirmait que le clergé séculier pouvait se servir de ces images pour toucher les fidèles car «tous n’ont pas l’intelligence des choses spirituelles et il est juste qu’il use de moyens aussi matériels pour provoquer la piété d’un peuple charnel». Ce message chrétien s’inscrit dans le contexte de la réforme grégorienne. Il s’adapte aux populations et prend en compte les réalités quotidiennes. Le Christ descend parmi les hommes. L’Église cherche à montrer que les personnages de la Bible sont comme les gens, c’est pourquoi ils sont souvent habillés à la mode du temps. Le programme sculpté est conçu pour différents niveaux de lectures, des plus savantes aux plus simples. Ainsi l’image est porteuse de plusieurs messages. En outre, le programme iconographique est choisi en fonction du lieu, chaque église a son caractère propre, sans doute dû à telle ou telle fête religieuse plus importante ici qu’ailleurs… Malheureusement, aucun texte ne permet de l’assurer. L’Église a compris la force de l’image et elle l’utilise, au plus près des hommes. Elle affirme le dogme et affiche la force de l’institution face au pouvoir temporel. Comment expliquez-vous la fantaisie de certai- Melle (deux-Sèvres), Saint-Pierre, nef. Mise au tombeau. Pour ces hommes, le monde n’est pas fini. Ils savent qu’il existe des espaces inconnus, où il y a des éléphants et bien d’autres formes étonnantes. Ce monde-là n’a pas de limite parce qu’on croit à l’immensité et à la complexité de la Création. L’homme ayant été créé par et à l’image de Dieu, tout ce qui sort de son imagination a donc quelque chose qui revient à Dieu. Cette conception permit de laisser libre cours à la créativité et à l’inventivité des artistes. Et, comme le souligne Jacques Le Goff dans sa préface, de glisser aisément du monde réel à la féerie. n Sculpture romane du Poitou. Le temps des chefs-d’œuvre, de Marie-Thérèse Camus, élisabeth Carpentier, JeanFrançois Amelot, éd. Picard, 2009, 520 p., 572 photos, 84 € (jusqu’au 31 mars 68 €). ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 87 ■ 29 nes sculptures ?

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