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L’observateur de la bande dessinée
La médiathèque de Poitiers offre une carte blanche à Thierry Groensteen jusqu’au 27 février, manifestation qui retrace le parcours étonnant d’une «vie pour la bande dessinée».
Entretien Astrid Deroost Photo Claude Pauquet
L’Actualité. – Quelle est l’origine de votre intérêt pour le 9e art ? Thierry Groensteen. –
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’un de ses nombreux essais, Système de la bande dessinée, vient d’être traduit au Japon et est aussi, aux Etats-Unis, l’unique référence européenne. Thierry Groensteen, critique, théoricien, éditeur, enseignant, conférencier, évoque son obstination – heureuse – à traiter de bande dessinée depuis trente ans. Son parcours, illustratif de la situation d’un art, fait l’objet d’une exposition à la médiathèque François-Mitterrand de Poitiers.
Le fait d’être belge signifie déjà qu’on est tombé, petit, dans la bande dessinée. J’ai appris à lire en pleine heure de gloire des hebdomadaires Tintin et Spirou. Ensuite il y a des inclinations personnelles. J’ai toujours aimé écrire et dessiner, j’ai toujours été un grand lecteur de livres pas seulement de bande dessinée. Mais je n’ai jamais eu le dessein de dédier ma vie à la bande dessinée. En Belgique, j’ai étudié le journalisme et c’est plus tard, en France, où je me suis installé en 1989, que j’ai passé un DEA et un doctorat en lettres modernes sur la bande dessinée. Journaliste free-lance, je n’écrivais pas de façon exclusive sur la bande dessinée. Puis j’ai fait un premier livre, en 1980, consacré à Tardi. Il a été remarqué, m’a ouvert les portes du magazine A Suivre... Petit à petit, je me suis fait une douce violence et je me suis spécialisé.
■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 87 ■
Vous avez été directeur du musée de la bande dessinée, vous avez créé une maison d’édition ouverte aux auteurs internationaux.
En 1989, j’ai fait partie de l’équipe de préfiguration du Centre national de la bande dessinée et de l’image avec le titre de conseiller scientifique. En 1993, on m’a confié la direction du département bande dessinée. J’ai quitté ces fonctions en 2001 et j’ai créé, en Charente, les éditions de L’An 2. Nous avons publié 67 titres en quatre ans et demi. Ensuite, j’ai continué cette activité de manière plus intégrée chez Actes Sud. Aujourd’hui, je suis intervenant à l’Ecole européenne supérieure de l’image, auteur, comédien professionnel et directeur de collection. Cette année, sur les six livres que j’ai publiés, deux sont présents dans la sélection du Festival international de la bande dessinée, ce qui fait une proportion de 33 %... C’est une forme de reconnaissance qui me conforte dans mes choix. J’ai édité beaucoup de femmes et l’accent est mis sur cet aspect dans l’exposition, avec des planches originales d’Anne Herbauts, Barbara Yelin, Jeanne Puchol et Sandrine Martin. J’ai publié des auteurs d’une quinzaine de pays. Je me sens profondément européen. Ayant la chance de lire l’allemand, le néerlandais, il m’est assez facile d’aller chez nos voisins et de repérer des talents pas encore publiés en France. Cela a été le point de départ de cette internationalisation de ma production.
Vous êtes présenté, dans l’exposition, comme un défenseur de la bande dessinée.
A partir du moment où l’on s’intéresse à des formes culturelles, traditionnellement peu légitimées, qu’il s’agisse de la bande dessinée ou du cinéma, de la chanson ou du roman policier, le fait d’y consacrer un travail intellectuel d’une certaine tenue et de faire de la recherche conduit à le légitimer. C’est une forme de militantisme même si ce n’est pas mis au premier plan, et même si c’est d’abord une expression de la passion et l’envie de la partager. Il y a une proportion importante, et c’est vrai d’autres modes d’expression, de choses publiées qui sont sans intérêt. L’histoire d’un art est l’histoire de ses chefs-d’œuvre, ses formes les plus abouties, les plus novatrices, les plus séduisantes qui restent et sur lesquelles on se penche des siècles après. Parce que je pense que c’est une forme d’art aussi digne qu’une autre, j’ai la même exigence pour la bande dessinée que j’ai pour le spectacle vivant, la littérature, le cinéma. Je défends les bonnes bandes dessinées.
Quel regard portez-vous sur l’évolution de la bande dessinée ?
tissement pour enfants. La bande dessinée elle-même a changé, elle s’est diversifiée en termes d’ambitions, de publics, de formats, de sujets, d’esthétiques et son statut a évolué vers une forme d’expression aujourd’hui plus légitimée. Mais j’ai l’impression, et j’ai voulu le montrer dans Un objet culturel non identifié, qu’on s’est arrêté un peu au milieu du gué. Il y a encore des progrès à faire sur certains fronts : l’université, les médias... La bande dessinée n’a pas toujours la place qu’elle pourrait revendiquer. On assiste plutôt depuis une décennie à des mouvements de flux et de reflux, plutôt qu’à des conquêtes qui feraient que la bande dessinée irait toujours vers un mieux. Récemment, Dan Frank, responsable du département bande dessinée chez Pantheon Books, éditeur très important, me disait qu’aux États-Unis, la bande dessinée «mainstream», pour aller vite les comics de super héros, est en perte de vitesse considérable. Et que la bande dessinée alternative, hier encore marginale, portée par des petites structures indépendantes, ce qu’on appelle aujourd’hui le roman graphique, devient le cœur du marché. Une nouvelle littérature émerge qui a désormais droit de cité à côté des autres livres en librairie. En France, on a plutôt un morcellement. Il y a quatre sous-cultures de la bande dessinée – et non pas une seule culture – relativement étanches les unes par rapport aux autres, quatre types de production, de façons de consommer, qui correspondent à quatre segments du marché : les séries franco-belges traditionnelles, avec le héros récurrent, le roman graphique publié par les grands et par la mouvance extrêmement encombrée des petites éditeurs indépendants, le manga et enfin les comics américains.
Quels sont les maîtres qui jalonnent l’histoire du 9e art ?
Les choses ont beaucoup évolué par rapport à la situation qui prévalait quand j’étais enfant. Il y avait, pour un adulte, même en Belgique, une espèce de honte à être pris à lire une bande dessinée, perçue comme un diver-
J’ai appris à lire dans Tintin, et plus généralement à travers l’école belge des années 1950 et 1960. Après j’ai vécu, adolescent, au moment idéal, l’aventure de Pilote avec des gens comme Tardi, Druillet, Reiser, Fred pour lesquels je me suis passionné. Gotlib est certainement l’auteur qui m’a le plus fait rire. Je me suis beaucoup intéressé à Blueberry avec une admiration sans bornes pour le dessin de Giraud. A l’époque où je dessinais moimême, c’était à cela que j’aurais voulu arriver. J’en étais loin. Les maîtres de l’école argentine comme Muñoz et Breccia sont pour moi des figures de tout premier plan. Puis j’ai comblé mon retard en matière de connaissance de la bande dessinée américaine et je me suis passionné pour Winsor McCay ou George Herriman, le créateur de Krazy Cat. J’ai consacré tant de temps à Töpffer que je ne peux pas ne pas le mentionner, non seulement il est le principal inventeur de la bande dessinée mais il reste aujourd’hui d’une drôlerie, d’une alacrité, d’une fantaisie, extraordinaires. Ensuite dans la création contemporaine... il y aurait trop de noms à citer ! n
L’exposition «carte blanche à thierry Groensteen, une vie pour la bande dessinée» se déroule jusqu’au 27 février à la Médiathèque FrançoisMitterrand à Poitiers. rencontres, ateliers, conférences, concert BD, films, spectacles. tél. 05 49 52 31 51 www.bm-poitiers.fr
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