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vINCENT ESTElloN
Aux frontières du Moi b
orderline : si le terme est de plus en plus souvent utilisé aujourd’hui, sa définition reste hésitante. D’autant que la notion même de borderline, ou état limite en français, interroge aussi bien les symptômes cliniques que peut éprouver un individu dit borderline que l’idée de limite elle-même. C’est sur cette double question que s’est penché Vincent Estellon, psychologue clinicien à Poitiers et maître de conférences à l’Université Paris-Descartes, dans son dernier ouvrage intitulé Les états limites. Si le praticien reconnaît tout d’abord l’actualité de la notion d’état limite, eu égard aux consultations de plus en plus nombreuses de patients difficiles à soigner, qui semblent «en apparence bien adaptés socialement, professionnellement, voire familialement» mais révèlent aussi de «grandes fragilités» tels «une estime de soi alternant entre sentiment de toute-puissance et vide sidéral, un monde psychique attaqué par de folles angoisses existentielles, la hantise de la folie, un rapport aux autres marqué par une grande souffrance», il cherche surtout à affiner les contours de ce mot «fourre-tout», utilisé pour désigner des individus souffrant de troubles flous, mal connus, mal identifiés (addiction, dissociation, conduites à risques, etc.) que l’on se contente de situer «à la limite de» pathologies mieux définies, comme la psychose, la névrose ou la perversion, notamment. Pour l’auteur, en effet, «il importe de donner une définition intrinsèque de l’état limite car il ne s’agit ni d’une
psychonévrose gravissime, ni d’une prépsychose, ni d’un état passager naviguant entre les structures. Désormais, ce n’est plus tant une pathologie “à la limite de” qu’une pathologie des limites du Moi.» Soulignant alors la richesse des débats qui interrogent à la fois les limites du système de classification des maladies, les limites des diverses techniques de soin et les limites de l’analysabilité, Vincent Estellon rend au travail analytique (ou psychothérapeutique) toute sa complexité, certainement parce que, comme l’écrivait le psychanalyste André Green, «il nous faut donc considérer la limite comme une frontière mouvante et fluctuante dans la normalité comme dans la pathologie. La limite est peutêtre le concept le plus fondamental de la psychanalyse moderne.» En effet, dans
un monde où de plus en plus de limites (géographiques, morales, juridiques, etc.) évoluent, se brouillent, voire s’écroulent, la question de la construction identitaire des individus renvoie de plus en plus à celle de la porosité, du trouble, comme si l’individu contemporain se retrouvait prisonnier d’un no man’s land psychique qu’il doit s’approprier... Au fond, comme l’écrivait Jean-Pierre Lebrun, cité dans l’ouvrage de Vincent Estellon, la notion d’état limite ne serait-elle pas à saisir «comme une figure clinique du sujet moderne au sein d’une civilisation en malaise sinon en crise» ?
Aline Chambras
Les états limites, de vincent Estellon, coll. «Que sais-je ?», PuF, 2010, 128 p., 9 €
FloRENCE GouRIER
Au pays qui lui ressemble c
’est à un voyage insolite que nous invite Florence Gourier avec Le Jeu de l’oie cendrée. C’est aussi un bien joli titre. Soixante et non soixante trois cases dans ce singulier et touchant parcours entre l’enfance et aujourd’hui. Mais ici nulle prison ni tour à passer, nul besoin d’avancer plus vite. Un chemin jalonné de lieux, de rencontres, de références. Autant de seuils à franchir où les serrures ont leur clé, où toutes les portes ouvrent sur des jardins secrets. Secrets partagés en confiance, comme on parlerait entre amis. Amis pris par le jeu, l’humour et la malice. Oies devenues cendrées au fil des voyages et du temps, qui «ne se souciaient pas de
l’endroit où elles posaient les pieds» ni «ne contournaient les obstacles». Puis c’est ici que Florence Gourier plante à la fois ses talons et des arbres, amandier, cyprès ou eucalyptus, comme autant d’éléments qu’elle préserverait des tempêtes, des maladies et de l’oubli. «C’est sur l’étroite frontière entre les dunes et la mer que je me suis rivée en débarquant à La Rochelle. Littoralement… Je ne levais pas le nez de l’odorant serpent de varech piqué de verroterie, plumes et bris de coquilles que les vagues laissent sur l’estran. Plus jamais les roches plates de Cassis, graissées d’huile solaire à longueur d’année… A la place le sable
nettoyé deux fois par jour par la marée, et le pressentiment qu’il y a matière à explorer. Matière à écrire, d’une écriture pas encore commencée ? Une scripture louvoyant entre peinture et écriture ?» Mais Florence Gourier ne louvoie guère. Elle peint et elle écrit. Nous le savions grâce au Journal de la Sirène et aux livres publiés par Rumeur des Âges et les éditions A&T. Avec Le Jeu de l’oie cendrée et d’autres beaux textes à venir, elle donne toute la force, la subtilité et le souffle de son écriture.
Bernard Ruhaud éditions d’écarts, 2010, 238 p., 20 €
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■ l’ACTuAlITé PoITou-ChARENTES ■ N° 88 ■
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La Charente, gisement à dinosaures a
Angeac-Charente, la découverte d’ossements provenant de couches fossilifères du Crétacé inférieur, âgées de 135 millions d’années, a révélé l’existence d’un exceptionnel gisement à grands dinosaures. Après une première vertèbre attribuée à un grand dinosaure herbivore, exhumée en 2008, des carrières de la société Audoin, situées à Angeac-Charente, viennent de livrer d’autres ossements tout aussi rares et complémentaires : les éléments nombreux de squelette d’un ou de plusieurs dinosaures herbivores, grands sauropodes dont la taille dépassait les 20 m de long. Les vestiges spectaculaires – vertèbres, métapodes ou os du pied, fémur de 100 kg – en bon état de conservation, proviennent de couches argileuses et conglomératiques datées du tout début du Crétacé inférieur, soit environ 135 millions d’années, formées en milieu continental, chaud et humide. Des restes de dinosaures théropodes (carnivores), de crocodiles, de tortues, de bois et de végétaux fossiles ont également été retrouvés. «C’est une découverte majeure à l’échelle nationale. On est sûr que le site est très riche, très intéressant scientifiquement et qu’il s’étend sur plusieurs centaines de mètres carrés. La très grosse vertèbre
nous avait mis sur la piste d’un gisement à dinosaures», explique Jean-François Tournepiche, conservateur chargé de l’archéologie au musée d’Angoulême. En 2004, le partenariat déjà scellé avec la famille Audoin, qui fait don de ses trouvailles au musée angoumoisin, avait permis d’identifier un crâne d’éléphant antique du Pléistocène supérieur (environ 120 000 ans). La patiente hypothèse a donc eu raison du temps et des profondeurs. Le site révélé début janvier se trouve en effet sous
Ci-dessous, sondage effectué après avoir vidé l’eau de la carrière. Ci-contre, fémur de gros dinosaure carnivore en place dans le sondage et ouvrier de la carrière posant devant les vertèbres d’un grand sauropode. Photos J.-F. tournepiche, musée d’Angoulême.
des couches d’alluvions du quaternaire épaisses d’environ 5 m et les niveaux à dinosaures, noyés dans la nappe phréatique, sont recouverts de 2 m d’eau. A ce jour, seuls 4 m2 ont été explorés à grand renfort de pompes et de pelles mécaniques. Un échantillon qui a permis à Jean-François Tournepiche et à Didier Nérodeau, professeur de paléontologie à l’Université de Rennes I et spécialiste du Crétacé, de procéder au diagnostic. En plus du caractère exceptionnel de la découverte de grands dinosaures, l’intérêt du site réside dans l’ensemble des espèces présentes. «On a une communauté qui va permettre l’étude de tout un milieu, d’une période encore peu connue», poursuit Jean-François Tournepiche. La prometteuse appréciation devrait déboucher, en 2011, sur le développe-
ment d’un projet de fouilles et d’études scientifiques paléontologiques et paléoenvironnementales. L’équipe de recherche associera des universités, le CNRS et des musées. Une première fouille aura lieu au début de l’automne lorsque le niveau de la nappe phréatique l’autorisera. Avec le riche site fossilifère de Champblanc, à Cherves-Richemont, lui aussi daté du Crétacé inférieur, peut-être un peu antérieur, le terrain cognaçais promet aux paléontologues des investigations fertiles et complémentaires sur l’évolution des espèces. La France, selon les chercheurs, compte désormais deux zones d’exception pour la profusion d’ossements de grands dinosaures : l’Aude, notamment le site d’Espéraza, et la Charente.
Astrid Deroost
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