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Isidore au gré des mots

Isidore au gré des mots. Grand intellectuel des premiers siècles du Moyen âge, Isidore de Séville a structuré l’ensemble des connaissances écrites à propos du monde.
Par Manon Durier, photos Olivier Neuillé.

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    étymologies Grand intellectuel des premiers siècles du Moyen âge, Isidore de Séville a structuré l’ensemble des connaissances écrites à propos du monde. Par Manon Durier Photos Olivier Neuillé Isidore au gré des mots p ourquoi écrit-on des encyclopédies ? Depuis l’Antiquité, les volontés n’ont pas manqué pour réunir la totalité des savoirs en une œuvre synthétique et structurée. Or, si l’on s’accorde aujourd’hui à considérer toute entreprise de ce type comme une aventure nécessairement collective – de l’Encyclopedia Universalis à Wikipédia – ayant pour finalité la synthèse de savoirs reconnus par le consensus, l’objectivité de la démarche n’est qu’apparente. L’incrédulité qui saisit tout un chacun à la lecture d’un texte didactique médiéval est un exemple de la relativité des évidences. Les hommes du Moyen Âge n’ont en effet pas attendu les lumières de leurs successeurs pour appréhender le monde dans sa globalité : œuvres encyclopédiques, chroniques universelles et «miroirs» (entendus comme les reflets de la Création) obtiennent un large succès dès le xiii e siècle. Ce fleurissement éclot cependant sur un terreau fertile d’œuvres plus anciennes recopiées tout au long du Moyen Âge. L’une d’elles, les Étymologies d’Isidore de Séville, a connu un retentissement considérable en proposant ce que l’on peut considérer comme la première encyclopédie médiévale. DÉFINIR LES ChOSES pAR L’ORIGINE Lorsque, au tout début du viie siècle, un dénommé Isidore, évêque de Séville, entreprend de décrire le monde, il organise son discours en vingt livres thématiques et recourt à l’étymologie pour découvrir le sens des mots. Loin de se limiter à une compréhension lexicale, Isidore de Séville affirme que l’étymologie révèle l’origine des mots ainsi que l’essence des choses que ceux-ci désignent. Parfois, cette analyse donne également accès à la réalité même désignée par le vocable. Ainsi, la mer (mare) s’appelle ainsi car elle est le rassemblement des eaux amères (amarae). Isidore de Séville poursuit en argumentant autour de l’usage métaphorique du terme aequor – qui littéralement signifie «surface plane» mais qui est également employé pour désigner la mer – car celui-ci dérive du mot aqua (l’eau) et se décline dans certains mots permettant de la qualifier : aequaliter (d’une manière égale), de adaequo (rendre égal), aequalitas (égalité de surface)… Cette confiance accordée à l’origine des mots pour révéler la signification des choses permet au savant d’articuler une définition générale 102 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ Du NOM quI LES DÉSIGNE Olivier Neuillé - Médiathèque de Poitiers Olivier Neuillé - Médiathèque de Poitiers de la mer, qu’il distingue des mers régionales et des océans. Ce développement, à l’exemple de l’ensemble de la littérature médiévale, repose en premier lieu sur une grande érudition : sans doute Isidore de Séville n’a-t-il jamais vu la mer. AMASSER LA tOtALItÉ La finalité des encyclopédies médiévales est en effet de transmettre le savoir antique en l’adaptant à la pensée chrétienne. Les Étymologies ne font pas exception. L’importance primordiale accordée à l’histoire des mots s’accorde avec la tradition romaine. De même, l’usage poétique du terme aequor est emprunté à des auteurs comme Lucrèce ou Virgile. Cette maîtrise de la culture antique n’empêche pas l’évêque de Séville de fonder sa réflexion sur de grands penseurs des premiers temps du christianisme et faire explicitement référence à la création de la mer telle qu’elle a été décrite dans la Genèse. Cependant, il ne s’engage pas dans un commentaire de la Bible et exclut toute allusion à la symbolique chrétienne de la mer : sa dimension rédemptrice n’est pas évoquée, de même que des épisodes comme celui de Jonas et la baleine n’illustrent pas la démonstration. De fait, la notion de compilation, essentielle à toute entreprise encyclopédique, acquiert au Moyen Âge une valeur particulière. En effet il ne s’agit pas, pour DES CONNAISSANCES l’auteur des Étymologies comme pour ses successeurs, de créer une réflexion radicalement nouvelle : l’œuvre médiévale se conçoit comme la continuité de connaissances se prolongeant mutuellement au fil du temps. Chaque auteur fonde son discours sur celui de prédécesseurs faisant autorité. Bien que les sources qui structurent le discours ne soient que rarement citées, cet usage des emprunts est érigé en un système qui fait sens et renvoie à une vaste culture commune : c’est au lecteur de reconnaître les références. Le texte d’Isidore de Séville a ensuite été lui-même non seulement recopié mais aussi rendu anonyme, renommé, remanié pour servir de manuel scolaire… ORDONNER LE MONDE Bible enluminée du xiiie siècle conservée à la médiathèque de poitiers [ms 12 (258)]. L’écriture gothique est rythmée par des lettrines, dont seule celle illustrant le commencement du livre de Jonas est historiée. Le prophète y est figuré sortant du ventre de la baleine tandis que la ville de Ninive est représentée audessus. Fervent défenseur du catholicisme dans un royaume récemment converti, Isidore de Séville est soucieux de contribuer à l’unification culturelle du royaume wisigothique qui a manon Durier est doctorante en archéologie au centre d’études succédé à l’administration romaine. supérieures de civilisation médiévale Il est soutenu dans son action par de l’université de Poitiers (umr 6223). le roi de Tolède, Sisebut, qui est le Allocataire de recherche de la région commanditaire des Étymologies. Poitou-charentes, elle travaille sur Les deux hommes sont en effet les monuments funéraires médiévaux conscients de la nécessité d’achever dans le diocèse de Limoges, sous la l’unification politique et territoriale direction de cécile treffort et claude par la diffusion d’une religion et Andrault-schmitt. d’une culture communes. C’est dans ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ 103 étymologies cette perspective qu’il faut comprendre la tentative d’organisation du savoir opérée par l’évêque de Séville. Les Étymologies, encyclopédie avant la lettre, constituent une remarquable synthèse des savoirs chrétiens et profanes de la première moitié du viie siècle. Au-delà d’un simple ouvrage de référence, elles mettent en lumière la subtilité de la pensée chrétienne et proposent un support à la contemplation. Le nombre de copies d’emprunts de cette œuvre majeure du haut Moyen Âge atteste bien son succès jusqu’aux bouleversements apportés par les humanistes. Son contenu et sa forme, qui invitent à une lecture linéaire plutôt qu’à une consultation ponctuelle motivée par une recherche précise, correspondaient donc bien aux besoins de ses lecteurs. Nos nouvelles encyclopédies en ligne procèdent d’une logique toute différente : on y recherche avant tout des informations au gré du cheminement de notre propre pensée, souvent aiguillée par des liens hypertextes, mais sans que la structure générale ayant présidé à la rédaction ne soit apparente. Avec leurs entrées classées par ordre alphabétique ou mises en relation par des mots-clefs, les encyclopédies contemporaines sont devenues des ressources documentaires avant d’être une manière globale de concevoir le monde. Les aspects idéologiques restent quant à eux, malgré tout, sous-jacents. n De mari La mer Traduction Estelle Ingrand-Varenne Mare est aquarum generalis collectio. Omnis enim congregatio aquarum, sive salsae sint sive dulces, abusive maria nuncupantur, iuxta illud (Genes. 1, 10): ‘Et congregationes aquarum vocavit maria.’ Proprie autem mare appellatum eo quod aquae eius amarae sint. Aequor autem vocatum quia aequaliter sursum est ; et quamvis aquae fluctuantes velut montes erigantur, sedatis rursus tempestatibus adaequantur. Altitudo enim maris diversa est, indiscreta tamen dorsi eius aequalitas. Ideo autem mare incrementum non capere, cum omnia flumina, omnes fontes recipiat, haec causa est : partim quod influentes undas ipsa magnitudo eius non sentiat : deinde, quod amara aqua dulce fluentum consumât ; vel quod ipsae nubes multum aquarum ad se attrahant ; sive quod illum partim auferant venti, partim sol exsiccet; postremum, quod per occulta quaedam terrae foramina percolatus, et ad caput amnium fontesque revolutus recurrat. Maris autem certum non esse colorem, sed pro qualitate ventorum mutari ; nam modo flavum est, modo luculentum, modo atrum. l’œuvre d’isidore de séville est vaste et foisonnante. son Histoire des Goths, des Vandales et Suèves a par exemple été publiée récemment en français. Les Étymologies ont été intégralement éditées en latin mais partiellement seulement en français. le passage dont est extrait la définition de la mer a été traduit pour cet article par estelle ingrand-Varenne, doctorante au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale. elle étudie, sous la direction conjointe de Cécile treffort et de Cinzia pignatelli, le passage du latin au français dans les inscriptions du xiie au xve siècle dans l’ouest de la France. 104 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ La mer est le rassemblement général des eaux. En effet, toute la masse des eaux, qu’elles soient salées ou douces, est appelée “mers” de façon abusive d’après ceci (Genèse I, 10) : “Et il nomma ‘mers’ la masse des eaux.” Or, en termes propres, on appelle quelque chose mer (mare) parce que ses eaux sont amères (amarae). On dit la plaine de la mer (aequor) parce que la surface est plane (aequaliter) ; aussi haut que les flots se dressent, comme des montagnes, quand les tempêtes se sont apaisées, ils redeviennent plats (adaequantur). Car la profondeur de la mer est variée, cependant l’égalité de surface de son dos (aequalitas) est uniforme. La raison pour laquelle la mer n’augmente pas, bien qu’elle reçoive tous les fleuves, toutes les sources, la voici : d’une part parce que l’immensité de sa propre étendue ne perçoit pas les ondes qui affluent, ensuite parce que l’eau amère fait disparaître l’eau douce ; ou parce que les nuages eux-mêmes absorbent une grande quantité d’eau ; ou bien parce que les vents en emmènent une partie, le soleil en assèche une autre ; enfin, parce qu’elle est filtrée à travers certains trous cachés de la terre, et, de retour aux origines des fleuves et aux sources, elle reprend sa course. La couleur de la mer n’est pas déterminée, mais elle change selon la nature des vents ; elle est en effet tantôt blonde, tantôt brillante, tantôt sombre. isidore de séville, W. m. Lindsay (éd.), Isidori hispalensis episcopi Etymologiarum sive Originum libri XX, oxford, 1911. (Livre Xiii)

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    actu089juil2010_102-104.

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