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Théodore Duret
Du cognac à l’impressionnisme É
douard Manet, James Abbott Whistler ou Édouard Vuillard ont fait le portrait d’un certain Théodore Duret, tableaux présents dans les collections de grands musées, Petit Palais à Paris, Metropolitan Museum à New York, National Gallery of Art à Washington. Qui était ce personnage vêtu comme un dandy, à la barbe si bien taillée ? Né à Saintes en 1838 dans une famille de notables enrichis par le commerce des eaux-de-vie, Théodore Duret est aujourd’hui méconnu y compris dans sa région natale. Pourtant, il a joué un rôle important dans l’un des plus célèbres mouvements artistiques, l’impressionnisme. Peu de recherches ont été publiées à son sujet, carence en partie comblée par les éditions du Croît vif avec une biographie narrée par Marie-Chantal Nessler et Françoise Royer. avec un programme de libre-échange et de contrôle des finances publiques. Après deux échecs électoraux, il décide de s’éloigner de la vie politique mais sans vraiment y parvenir. En témoigne sa plume combative dans de nombreux articles notamment lors du plébiscite de 1870. Son anti-bonapartisme le rapproche alors d’Henri Cernuschi, banquier et ardent républicain, qui va devenir son compagnon de voyage. De plus, il fonde avec Émile Zola, Eugène Pelletan, Jules Ferry, Jules Vallès et d’autres La Tribune française (1868), journal d’opposition. Républicain fervent, il a des opinions libérales. Selon lui, «l’ignorance dans un pays démocrate étant le premier fléau à combattre».
sibilité artistique et d’un sens critique pertinent. Précurseur, il consacre un ouvrage à cet artiste, Histoire d’Édouard Manet et de son œuvre (1902), et à l’ensemble des Peintres français (1868). Manet et Whistler admirent les peintres japonais et Duret découvre à leurs côtés Hokusai. Déjà le premier a introduit des motifs japonais dans les portraits de Zola et de Duret. En 1871, après l’échec de la Commune, Cernuschi et Duret partent pour un tour du monde. Destination principale : le Japon, qui jusque-là restait fermé. Épris de l’impressionnisme qui point, il met en parallèle l’art japonais empreint des
À Paris, il côtoie nombre d’artis-
La Grève-à-Duret (Guide Victor Billaud, 1923). Sur ce cliché (1887 ou 1888), on reconnaît de gauche à droite : l’éditeur Charpentier, Zola en costume blanc, le baron Cernushi (barbe blanche), Duret et le graveur Desmoulin.
Formé au collège jésuite de Saintes, Théodore Duret poursuit ses études
à Bordeaux. Vivant dans un milieu cosmopolite de négociants et de voyageurs, il est très vite initié au commerce des eaux-de-vie et entre naturellement dans la firme paternelle. En 1861, en voyage à Londres, il se lie à des amateurs d’art et l’année suivante rencontre Courbet : une révélation ! En bon notable local ambitieux il se présente à la députation de la circonscription de Saintes-Jonzac
tes, contribue à l’exposition de peintres, comme Manet, qui sont refusés au Salon. C’est alors qu’il prend réellement son indépendance critique et qu’il envisage l’art comme manifestation et protestation politique. Manet, Pissaro, Whistler, Degas, Sisley ou encore Zola deviennent ses amis dans la décennie 1860. Il découvre l’art d’Extrême-Orient lors de l’exposition universelle de Londres (1862). À la trentaine, il se lance finalement dans la critique d’art même s’il hésite encore entre politique, journalisme et commerce. Selon Manet, Théodore Duret dispose d’une réelle senEtiquette du cognac Jules Duret (coll. part.).
mêmes couleurs et des mêmes intentions selon lui. Les deux voyageurs acquièrent là-bas de nombreux objets (bronzes, laques, peignes, estampes…) ainsi que le fameux Bouddha de Meguro de 4,28 m de haut. C’est aujourd’hui la pièce centrale du musée Cernuschi à Paris. Duret raconte son périple dans Le Siècle en dix-sept feuilletons (Voyage en Asie, 1874). La mode du japonisme est lancée ! De nombreux magasins de curiosités japonaises s’ouvrent, le plus célèbre étant celui de Samuel Bing. En 1878 le japonisme est consacré par l’exposition universelle.
compulsif. Il connaît bien le marché et le monde de l’art grâce à sa proximité avec les principaux marchands de Paris : Paul Durand-Ruel, le père Tanguy et Samuel Bing devenu consul du Japon. Le Cognaçais met les «intransigeants» en contact avec des hommes d’affaires. Il 44 Duret est un collectionneur
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est consulté par la plupart des spécialistes (critiques, artistes : Jules Castagnary, Auguste Geffroy, Berthe Morisot) et écrit pour la Gazette des Beaux-Arts, The Arts and Letters. Zola qui est devenu un ami proche le consulterait pour la relecture de ses ouvrages voire parfois utiliserait ses notes. Duret, en effet, est proche du naturalisme ce qui le décide à rédiger des ouvrages historiques : Histoire de quatre ans, Histoire de France, Enquête sur la Commune, Une Nouvelle histoire de Napoléon…
Toujours lié à son pays natal,
Duret y retourne pour les besoins de l’entreprise. En septembre, il accueille ses amis dans son hôtel particulier à Cognac, rue du Parc. La firme qu’il dirige avec ses frères lui permet de vivre confortablement (troisième richesse de Cognac en 1864) mais la crise du phylloxéra l’oblige à restreindre l’aide financière apportée
à ses amis peintres. À la fin du siècle, avant de quitter définitivement la région après la mort de son père et la vente de l’entreprise familiale, il adhère à la Société d’archéologie et d’histoire d’Aunis et Saintonge. Malgré les difficultés, Duret continue de soutenir les peintres : il organise des expositions comme celle de Manet en 1884 et rédige catalogues et préfaces. Critique d’avant-garde (1885) est considéré comme son ouvrage majeur. Grâce à sa pugnacité, l’exposition universelle de 1889 reconnaît enfin les impressionnistes. Ses ouvrages rédigés à la fin de sa carrière sont de réels succès, traduits en plusieurs langues notamment en japonais. À la fin des années 1880, Duret se retire peu à peu de la vie publique. Il offre la plupart de ses collections : ses livres et estampes japonaises (Bibliothèque nationale, Petit Palais), ses peignes (musée Cernuschi). Des collections significatives car elles re-
tracent l’histoire culturelle du Japon dans sa globalité. Attaché au patrimoine et à la reconnaissance de ses amis peintres, Duret tient à l’entrée de leurs œuvres dans les collections publiques. Mais c’est surtout dans une volonté éducative qu’il cherche à les mettre à la portée de tous. Dans la verve de Jules Ferry, il pense qu’elles doivent être placées dans les musées afin d’être vues par le plus grand nombre. Après quarante ans au service de l’art d’avant-garde, il est dépassé par les nouvelles formes qui surgissent avec le siècle. Nombre de ses proches disparaissent, ses grands voyages cessent avec la guerre. En 1927, quelque temps après Manet, il décède à l’âge de 89 ans.
Théodore Duret, entre négoce de cognac et critique d’art, de MarieChantal Nessler et Françoise Royer, Le croît vif, 2010, 228 p., 25 e
Charlotte Cosset
Impressionnisme et japonisme
Théodore Duret peint par Vuillard en 1912. D. C. National Gallery of Art, Chester Dale Collection, Washington.
Inaga Shigemi, qui a soutenu sa thèse en 1988 à la Sorbonne (Théodore Duret, du journalisme politique à l’historien d’art japonisant), met en avant dans son article, «Impressionnisme et Japonisme : histoire d’un malentendu créateur» (Nouvelles de l’estampe, juillet 1998), la conception de Duret : «L’art japonais est essentiellement impressionniste, que l’effet de vide et la disposition apparemment inachevée de la touche, tout autant que l’apparent manque d’harmonie et de symétrie au sens classique du terme, l’absence de perspective linéaire et de modelé sont, loin d’être des défauts, les mérites essentiels de l’art japonais.» Mais selon le chercheur, cette vision critiquable ne servirait à Théodore Duret qu’à prouver la valeur de ses amis impressionnistes !
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