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Filmer le travail

Filmer le travail – « Filmer l’émergence ». Mariana Otero. Propos recueillis par Alexandre Duval.

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    filmer le travail Mariana Otero Filmer l’émergence E ntre nos mains, documentaire diffusé au cinéma, raconte l’histoire des employés, en majorité des femmes, de l’entreprise Starissima située à Saint-Cyren-Val, près d’Orléans. Confrontées à la liquidation de leur usine de confection de lingerie, elles tentent de se constituer en Scop (société coopérative de production). Entretien avec la réalisatrice Mariana Otero qui enseigne dans le cadre du master documentaire de création (Creadoc) à Angoulême. travail, c’est le collectif, la démocratie en action, le fait de bousculer l’institué qui m’intéressait. Il s’avère que j’ai trouvé dans la coopérative ce lieu où des gens essayent de faire une révolution locale sans attendre le grand soir. D’ailleurs, je ne suis pas sûre qu’il y ait des films pour lesquels on puisse se dire que l’on va filmer le travail. Ceci dit, la question dans une coopérative, c’est effectivement de travailler autrement. A quel moment avez-vous eu la certitude d’avoir trouvé le bon lieu ? scènes, de la réflexion, et des discussions. Cela permet de faire émerger des choses qui étaient en train de naître et qui étaient complètement intégrées à ce que ces personnes étaient en train de vivre. Dans ce questionnement, la caméra fonctionne-t-elle comme un accélérateur ? Au bout de deux ou trois jours, parce que j’ai tout de suite été attirée par cette mixité des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, et des cultures. Ça me semblait très intéressant qu’il y ait notamment des Laotiennes et une Congolaise, et que chacune apporte son interprétation sur cette réalité. Malgré la menace de fermeture de l’usine, vous attendiez-vous à tourner un film dont l’ambiance soit plutôt douce ? Il y a forcément une prise de conscience plus rapide que s’il n’y avait pas de caméra. Ce regard sur eux amène les gens à faire beaucoup plus attention à ce qu’ils disent et à ce que les autres disent. Une scène de comédie musicale réunit une bonne part des employés. C’est un procédé qu’utilisent parfois les entreprises pour valoriser leur image en interne, comment percevez-vous l’utilisation qu’elles font de ce genre ? L’Actualité. – Quelles ont été vos Mariana Otero. – J’ai visité plusieurs coopératives pour que les salariés me racontent comment la Scop était née, quels étaient les moments qui leur semblaient importants, leur questionnement, leurs réflexions, leurs doutes, les différents conflits qu’ils avaient pu avoir avec le patron ou entre eux. C’était un repérage assez approfondi. Surtout, voir le cheminement de leur pensée, suivre intimement la manière dont les salariés vivaient cette transformation. Pourquoi filmer dans un lieu de travail ? sources de documentation ? Dans les reportages, on voit souvent les choses une fois qu’elles sont abouties et rarement la pensée en marche. On m’a proposé de filmer une coopérative déjà constituée. Le groupe était formidable mais la pensée était déjà faite. Je ne voulais pas filmer l’action d’une coopérative en train d’essayer de se faire mais comment on arrive à l’idée qu’il est possible de faire une coopérative. Entre nos mains n’est pas un film sur une lutte mais sur l’émergence d’une pensée sur le travail. Si on filme de la pensée, elle est forcément en train de se faire, et si on filme la pensée en train de se faire, c’est forcément assez lent et assez doux. Il ne s’agissait pas de convaincre les employés mais qu’ils prennent eux-mêmes conscience. La pensée devient brutale quand elle est déjà toute faite et qu’on la balance à quelqu’un pour le convaincre. Qu’est-ce qui a déterminé le choix de votre dispositif cinématographique ? Dans les entreprises, on se sert de la chanson pour faire croire que les gens sont ensemble alors que c’est complètement faux parce qu’ils restent des exécutants. Leur voix n’est absolument pas entendue. Et sur le plan formel, ça n’a rien à voir car les employés chantent en général en playback un texte qu’ils n’ont pas écrit. C’est de la manipulation pure. Il est possible de faire faire un tas de choses dont du théâtre aux employés mais tout ça est un masque pour cacher le manque. Et c’est parce que le collectif manque qu’on tente de le créer par ce procédé. Je ne m’inscris pas du tout dans cette lignée-là d’utilisation frauduleuse. C’est parce qu’il y a du collectif et que leurs voix comptent que ces personnes chantent. C’est vraiment l’expression de quelque chose qui existe et un acte de création de leur part. C’est quelque chose de fort. En plus, c’est une séquence de cinéma qui emprunte une forme de cinéma pour raconter quelque chose. Comment réalise-t-on une narration à partir de situations réelles ? Mon angle consistait à filmer des gens qui changent les règles. J’ai donc cherché un lieu où cela pouvait se produire. J’aurais très bien pu filmer une communauté ou une école alternative, car plus que le 36 Je souhaitais filmer le documentaire dans la lignée du cinéma direct, c’est-à-dire être vraiment avec les gens pendant longtemps afin de construire le film avec eux. Je voulais qu’ils portent l’évolution du film par leur questionnement, ce qui est quelque chose d’assez intime. J’apparais un peu dans le film au travers de mes questions pour pouvoir provoquer des Ce que j’aime profondément dans le cinéma c’est raconter des histoires et particulièrement celles qui mêlent le politique et l’intime. Je mets donc en place une dramaturgie sauf que je ne le fais pas avec des acteurs ni avec un scénario de fiction. Je le fais avec des gens réels. On appelle ça du documentaire mais c’est du cinéma. Recueilli par Alexandre Duval ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■

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    actu091janv2011_36

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