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Denis Montebello : les dails

Chronique – « Les dails ». Par Denis Montebello. ;

« Cocas, calenticas et migas ». Par Denis Montebello, photo Lugdunus.

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    chronique Les dails Par Denis Montebello S i on refait le chemin qu’ont tenu ces pholades, si on le refait à l’envers, on arrive sans trop de difficultés dans le pays d’Aunis où ces coquillages sont connus sous le nom de dails et fort estimés. Dans la banche où ils ont creusé leur trou, où ils logent toujours, tels des moines dans leur cellule. Mais la cellule continuée, loin de les adoucir, les a faits durs comme la pierre et semblables à cette corne d’Ammon qui paraît être un nautile. Le test – l’enveloppe minérale à base de calcaire ou de silice, chitineuse ou composite –, sert de protection à certains animaux comme les diatomées, les oursins et les mollusques. Et de demeure aux poissons. Chez les oursins, cette enveloppe conserve le nom de test : on dit un test d’oursin. Chez les diatomées, il prend celui de frustule. Et chez les mollusques, il s’agit de la coquille. On parle alors de mollusques testacés. La coquille a la dureté de la pierre, une dureté naturelle ou acquise, à force de rester dans la terre, de poursuivre son existence de mollusque testacé sous le nom de fossile. Un fossile dont on ne sait s’il est pierre ou animal. Un fossile qui est un monstre. Un signe, un avertissement. Fossile et monstre. En même temps. Dans le même lieu. Dans ce muséum et dans ce cabinet qui obéissent normalement, et plus encore depuis qu’ils ont été restaurés, au principe d’économie et par conséquent de continuité, ces pholades viennent vous parler de rupture, d’abandon, vous rappeler que vous êtes mortel. Là où d’ordinaire la nature s’élève sans solution de continuité des êtres inanimés aux animaux en passant par les plantes. Ils nourrissent votre mélancolie. Vous vous dites, en observant ces fossiles, ces monstres, qu’ils ne peuvent avoir nagé d’eux-mêmes jusqu’à vous. Ni être remontés par des rivières comme font les saumons. La même raison milite contre les oiseaux de proie. Il faut bien que quelqu’un soit allé les chercher, les pêcher, comme aujourd’hui Jean Lestideau à La Repentie, au Creux-du-Moulin. Jean Lestideau, grand pêcheur, grand soudeur devant l’éternel. Vous vous dites, parce que le dail ici est une faux, avec quoi on faucherait les canets tellement il fait froid, tellement ils ont, ces 88 petits canards, les pattes prises dans la glace (tellement aussi les mots vous gèlent dans la goule, ce que Rabelais a sûrement entendu, et dont il fit ses paroles gelées), vous vous dites qu’il faut être en effet un grand soudeur, souder ce que les autres ne peuvent pas souder, l’inox par exemple, pour pêcher des couteaux ou des mollusques du même métal. Au muséum d’histoire naturelle de La Rochelle Et si ce n’est pas Jean Lestideau, il faut bien alors que ce soit le Déluge. Oui, c’est le Déluge qui les a transportés dans ce lieu où ils se trouvent à présent. Dans ce muséum d’histoire naturelle et dans le cabinet de Clément Lafaille, collectionneur et auteur d’un Mémoire sur la Pholade, Coquillage connu dans le pays d’Aunis sous le nom de DAIL, pour servir à l’histoire naturelle de cette Province. 1763. Elles sont, ces pholades, dans leur vitrine : à côté du coquillier qui est un médaillier sans médailles mais avec des coquilles, des nautiles. L’époque aime ça, les nautiles, ça la fait rêver. Ces pholades, comme la corne d’Ammon, sont des monuments authentiques du Déluge. La preuve qu’il a bien eu lieu. Il y a 4 000 ans. La preuve, on la tient. Qu’on soit amateur de fossiles ou qu’on les préfère vivants. Pas besoin d’aller loin, de chercher longtemps ces dails qui vivent en troupes dans les rochers et la tourbe littorale. Dans la pierre. Dans leur niche. Où ils logent. Comme les solitaires dans le désert. à l’abri des injures de l’air et sans aucune agitation. Pas besoin d’excursions sur des terres étrangères, même si dans sa première édition de l’Encyclopédie Diderot signale des sassi del ballaro dans la Marche d’Ancone, «des pierres, ou pour parler plus exactement, de l’argille durcie, dans laquelle on trouve renfermée une espece de coquillage que l’on nomme dans le pays ballari ; l’endroit où l’on en rencontre en plus grande quantité est dans le voisinage de monte Comero ou Conaro, qui est à environ 10 milles d’Italie de la ville d’Ancone ; dans ce lieu les bords de la mer sont fort escarpés & garnis d’argille, ou d’une roche spongieuse, dans laquelle ces coquilles, qui sont connues en françois sous le nom de ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ pholades ou de dails, se trouvent logées en très-grande quantité, sans qu’on puisse remarquer par où elles ont passé pour y entrer. Ce coquillage a la propriété de luire dans l’obscurité, & de rendre lumineuse l’eau dans laquelle il a séjourné quelque tems ; il est très-bon à manger, & les Italiens savent le préparer parfaitement bien.» Diderot, Encyclopédie, 1re édition, tome XIV. Diderot met ses pas dans les pas de Pline, ses mots. Pline parle dans son Histoire Naturelle (Lib. IX, ch. LXI) de la merveilleuse propriété que possèdent ces dails, à l’exclusion des autres espèces du même genre, de dégager de la lumière. Cette lumière, dit Pline, paraît jusque dans la bouche de ceux qui mangent des dails pendant la nuit ; elle paraît sur leurs mains, sur leurs habits et sur la terre, dès que la liqueur de ce coquillage s’y répand, n’y en eût-il qu’une goutte. Ce qui prouve selon lui que cette liqueur a la même propriété que le corps de l’animal. Conchiliographie ou traité des coquillages de mer du pays d’Aunix, de Clément Lafaille, vers 1760 (Ms 782). Médiathèque Michel-Crépeau de l’agglomération de La Rochelle. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ 89 chronique On a voulu confronter les Dactyli plinii et les vraies pholades des côtes du Poitou, voir si les dails qui vivent en troupes dans ce qu’on appelle la banche ont cette propriété. S’ils ne l’auraient pas comme d’autres coquillages en se décomposant. Lumineux tant à l’intérieur qu’à l’extérieur Conchiliographie ou traité des coquillages de mer du pays d’Aunix, de Clément Lafaille, vers 1760 (Ms 782). Médiathèque Michel-Crépeau de l’agglomération de La Rochelle. Or les dails ne paraissent jamais plus phosphoriques que lorsqu’ils sont frais. L’animal dépouillé de la coquille est lumineux tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, car si on le coupe, il sort de la lumière du dedans comme du dehors. Corrompus, ils ne jettent plus aucune lumière. De même quand ils se dessèchent, ou quand sèche la goutte de lumière. Lumière que l’on fait revivre, mais plus faible, en humectant la bête d’eau simple ou d’eau salée, ou en arrosant la goutte, mais l’eau-de-vie l’éteint surle-champ. Une pholade qui a la merveilleuse propriété de luire dans les ténèbres, on comprend que cela intéresse les naturalistes et les philosophes du xviiie siècle. Le Siècle des Lumières. D’où sa place dans les collections. Dans le cabinet d’histoire naturelle de Clément Lafaille à La Rochelle. Dans ce «bel amas» que décrit Dezallier d’Argenville. Dans l’argile durcie où elle poursuit, avec cet entêtement qui caractérise le fossile, sa morne existence. Vous invitant, vous qui venez admirer cette merveille, à une non moins morne rumination. Si les coquilles bien rangées donnent de la nature l’image d’une bonne ménagère qui économise, qui agit de manière rationnelle et réfléchie, toujours en vue d’une fin, elles donnent aussi l’image d’une nature joueuse, imprévisible, multipliant les essais, les ratés, se permettant des variations infinies sur le thème qu’elle a choisi, aimant à se travestir, donnant des espérances à tous et ne se révélant à personne. Les pholades sont seules dans leur vitrine. On vient les voir comme on venait voir les moines dans leur désert. Le stylite par exemple. Il est naturel que la pholade figure dans ce cabinet. Comme curiosité. Comme fossile. à côté, ou plutôt en dessous de la corne d’Ammon. Une ammonite qui est comme elle fossile et monstre. Comme le crocodile suspendu, l’os de baleine. Qui racontaient Léviathan et l’histoire de Jonas. Qui étaient présentés comme témoins de l’histoire. La preuve s’il en fallait que la Bible dit vrai. Comme le crocodile qui plane dans votre mémoire, avec le squelette de dauphin. Le crocodile suspendu au-dessus de votre tête disait le chaos d’avant la création. Le chaos qui menace. Le chaos contre lequel le collectionneur lutte avec sa collection. Le chaos qui à la fin le submerge, comme la folie finit par emporter Lafaille. La mort. La folie contre laquelle il a passé sa triste vie à construire des barrages. La mort à laquelle, en renonçant à la vie, il croyait échapper. Une datte de mer C’est le chaos que décrivait Dezallier d’Argenville, le «bel amas» qu’il tentait d’informer avec sa Conchyliologie. Quand d’autres sacrifient l’ordre méthodique pour former des compartiments variés, Dezallier d’Argenville propose une nouvelle manière de classer. De présenter. D’organiser les parterres. Si c’est un cadeau à l’Académie royale de La Rochelle, pour la remercier de l’avoir fait membre associé, c’est aussi une invitation à mettre en ordre. En phioles ou bocaux. Et, bien sûr, en mots. à tenir le catalogue raisonné de tout ça. D’où les différents noms qu’on donnera à la chose. Pholas, Concha longa, Donax ou Dactylus. 90 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ Dactylus, c’est le nom que lui aurait donné Linné. En raison de sa vague ressemblance avec un doigt humain (ce que signifie le mot grec d’où il provient), mais c’est le doigt de Dieu qu’on veut voir. Le doigt de Dieu qu’on montre dans ces cabinets de curiosités avec ces fossiles qui sont des monstres. C’est de dactylus que dérivent les mots datte et dail. Dail est le nom sous lequel on pêche ici, dans le pays d’Aunis, cette «huître» qui est une moule. Datte de mer, comme on l’appelle plus bas. Réaumur a communiqué à diverses reprises d’intéressantes notes à l’Académie des Sciences sur la façon dont ce coquillage s’enfonce dans le sol et sur la lumière qu’il répand. Cette lumière qu’il a niée aux Couteliers, il la donne avec Pline aux Dails. Il a en effet vérifié le miracle, constaté que la lumière ne quitte pas les doigts qui les ont touchés, ni l’eau où on a lavé ses doigts, si bien qu’elle paraît dans l’obscurité comme du lait en plein jour. La Comtesse Praslin Fuligny Rochechouart Comme Réaumur, Clément Lafaille veut faire toute la lumière sur ce mollusque lamellibranche. Il observe la pholade dactyle qu’on appelle également dail. D’autres après lui noteront les réactions par lesquelles elle manifeste sa sensibilité. Des réactions aussi nombreuses et aussi variées que les excitations capables de mettre en jeu son irritabilité  ; mais ce qu’il y a de véritablement merveilleux, noteront-ils, c’est que cette «huître» puisse écrire ses propres sensations, dans un langage d’une clarté et d’une précision étonnantes, ainsi qu’on s’en assurera facilement par l’examen des nombreux graphiques reproduits dans leur ouvrage. Dans leur Conchyliologie. Où ils écrivent que le dail a sa place dans les cabinets d’histoire naturelle. à côté des nautiles. L’époque est friande de nautiles. Dezallier d’Argenville songe à en offrir à la Comtesse. Elle aura la Comtesse un nautile et qui ne sera pas papiracé. La Comtesse Praslin Fuligny Rochechouart. Dezallier d’Argenville cherche toujours un nautile pour Madame la Comtesse. Un cadeau digne d’elle et dont il puisse dire le prix, les efforts déployés pour l’obtenir. Son portrait, par le médecin strasbourgeois Hermann, ne laisse de surprendre : «Monsieur d’Argenville est un homme âgé, roux, il a l’ouïe grave, est fort affable et montre volontiers ses curiosités, mais il en fait grand cas et dit à chaque pièce combien il lui a coûté d’argent et de peine pour l’avoir.» Ce portrait n’étonnera pas le lecteur de Cicéron : il sait que la «passion» de Verrès, ses amis la regardent comme «maladie» et «folie». n Les textes et photographies de cette chronique parus depuis 1998 sont réunis en deux volumes aux éditions Le temps qu’il fait : Fouaces et autres viandes célestes (2004), Le diable, l’assaisonnement (2007). Cocas, calenticas et migas Y olande et Serge Tello n’ont pas besoin de vous dire d’où ils viennent. Les plats qu’ils vous servent, quand ils vous invitent un dimanche à leur table, parlent d’eux, de leur vie à Oran où, sans y avoir jamais habité, vous avez toujours vécu. C’est l’effet de votre coca. On est loin de la junkfood, pourtant, avec la coca – la coca à la frita – vous n’êtes pas à l’abri de l’addiction. Car ce chausson de pâte brisée fourré d’oignons, de tomates et de poivrons revenus a un goût de reviens-y. Et vous y revenez. Vous retournez à Oran que vous n’avez jamais quitté. C’est aussi la magie des calenticas, de ce flan de pois chiches – de la farine de pois chiches dont on fait les falafels, ces délicieux beignets – de ce hamburger algérien De gauche à droite, les cocas, les calenticas et les migas. particulièrement prisé des Oranais et qui est leur petite madeleine. Et pas du tout petite, inutile de le préciser à ce Maxime qui vend ses calenticas place de la Perle, ou à celui dont vous cherchez la carriole, à peine sorti du Collège Moderne Ardaillon. Le marchand ambulant n’a pas besoin de passer en sifflant dans sa flûte de Pan pour que vous accouriez. Et que vous en redemandiez. Une grosse part, saupoudrée de sel et cumin mélangés dans la petite boîte d’aspirine toujours dans la poche, et que l’on vous mettra, comme d’habitude, dans un morceau de baguette bien croustillante. D’autres vous l’emballent dans une feuille de journal, et vous n’y regardez pas plus qu’un mardi au marché de Lezay, où on vous donne de même à emporter vos anguilles grillées. C’est maintenant aux migas de jouer. Des migas qui ne sont pas des «miettes» mais de la semoule. Grosse ou moyenne. Alors oui, vous en prenez de la graine. Et vous en reprendrez. Et des grains de raisin. Pour accompagner la longanisse et les sardines que Yolande a fait frire. Parfois du boudin et des crevettes. Et toujours les tomates. Pour les accompagner dans ce voyage qui vous conduit à Oran. Et, plus haut, à Grenade, Murcie où les migas sont forcément de harina de sémola, de «farine de semoule». Ou à Carboneras (Almeria) où la longanisse est de loin la meilleure. Denis Montebello Lugdunus ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ 91

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