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Merveilles de Robert Marteau D
1. Entretien pour L’Actualité PoitouCharentes n° 69 (juillet 2005).
e l’humus, il y a en a beaucoup dans les livres de Robert Marteau. N’oublions pas que ce poète, né en 1925 dans la forêt de Chizé, décédé à Paris le 16 mai 2011, voulait «renouveler la langue française par l’humus»1. De cet humus qui nourrit la terre et tout ce qui y vit. Ce don qui fait vivre et, parfois, s’élever l’homme. Ainsi l’œuvre de Robert Marteau, qui est sous-tendue par une mystique de la
nature, fourmille de nourritures terrestres et de métaphores culinaires. Dans Le jour qu’on a tué le cochon (Champ Vallon, 1991), récit qui, au-delà de la cuisine dudit animal, décrit une société rurale en train de basculer, il fait parler les paysans avec un naturel désarmant, sans rechercher l’effet pittoresque : «Ah ! c’était finement vu pour une cervelle de goret comme il a.» Ou bien : «Les nénettes lui remuaient comme de la gelée de coing.» «C’est-il Dieu possible qu’y ait des créatures faites comme ça rien que de miel et de beurre… Et ces deux panais qui sont là à renifler à savoir lequel pourra l’embrocher…» Son grand œuvre, Dans l’herbe (Champ Vallon, 2006, prix du livre en PoitouCharentes), est un entrelacs de dialogues et d’histoires. Par exemple, on voit comment se préparent les noces dans son Poitou d’avant-guerre. Et bien d’autres choses. Parmi lesquelles les merveilles, ces gâteaux de mardi-gras qu’ailleurs on nomme crêpes dures, tourtisseaux, bottereaux, fontimassous vendéens… Jean-Claude Pirotte Les contes bleus du vin
Lugdunus
«Il y avait un gel blanc comme du sucre, comme le sucre qui couvrait les merveilles. C’est grand-mère élodie et Marie qui les avait faites le lundi et les drôles ont eu le droit à la fin de s’en découper selon leur goût et leur fantaisie dans ce qui avait été laissé de pâte. Mais ils avaient dû pour ça astiquer au Miror le chaudron de cuivre, et Marie avait fini de le nettoyer pour qu’il soit propre à y faire la cuisine, c’est-à-dire à mettre chauffer l’huile dedans, tout doucement, une fois le feu fait, la flamme tombée, la braise venue, bien chaude, bien rouge, et c’est quand on voit cette huile toute claire et douce à l’œil qui se met en surface à frémir qu’il faut jeter dedans quelques morceaux de pâte de façon à ce qu’ils ne se touchent pas et qu’ils gonflent, un peu comme un crapaud, disons plutôt comme la grenouille de la fable, mais sans en venir à éclater, et c’est le moment qu’avec l’écumoire on retire la merveille dorée comme de l’or qu’on aurait soufflé.» Antoine Emaz Cuisine d’atelier
Jean-Luc Terradillos
Nous n’entendrons plus la voix de Michel Boujut, mort le 29 mai, cette voix d’un cinéphile si convaincant, critique de cinéma et grand passeur, coproducteur d’une émission de télévision mythique : Cinéma, cinémas. Né en 1940 à Jarnac, fils de Pierre Boujut, le poète tonnelier fondateur de La Tour de feu (dont il venait de rééditer le n° 47 consacré à Henry Miller), Michel Boujut avait toujours un œil sur son pays natal, notamment dans ses chroniques à la Charente libre (réunies dans Vues rapprochées au Temps qu’il fait, 2005). Pour Le jeune homme en colère (Arléa, 1998), il avait reçu le prix du livre en Poitou-Charentes. Son dernier livre, Le jour où Gary Cooper est mort (Rivages, 2011), raconte comment sa désertion du 16e Rima, le 13 mai 1961, en pleine guerre d’Algérie, fit de lui un cinéphile. Pour le retrouver à Jarnac, voir sur Dailymotion le film réalisé en 2009 par les Yeux d’Izo pour le Centre du livre et de la lecture. Il dit notamment qu’il eut la chance d’avoir des instituteurs Freinet qui lui ont "appris" à faire un journal. J.-L. T.
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Michel Boujut Un esprit libre
À ceux qui ne connaissent pas Jean-Claude Pirotte, voici la meilleure intronisation. À la santé de ce grand écrivain, et de tous les vignerons, de tous les arpents qu’il a célébrés ! L’éditeur réunit en poche deux textes devenus rares, Les contes bleus du vin et Un rêve en Lotharingie, suivis d’un inédit «D’une France à l’autre» (mars 2010), où l’auteur rend hommage à Raymond Dumay, dont il avait préfacé plusieurs rééditions en poche, notamment De la gastronomie française («La petite vermillon», La Table ronde). Extrait : «À l’idée partisane d’une France uniforme et figée, Dumay oppose, et ne cessera d’opposer dans ses œuvres ultérieures, la vision réaliste d’une mosaïque étourdissante de faits historiques, de paysages, d’individus singuliers, de pratiques, de fromages, de vins, et de microcosmes dont l’assemblage symphonique exprime et consacre la grandeur La France est bien, aux yeux de Dumay, la partition musicale dont les routes sont les portées.» J.-L. T. Éd. Le temps qu’il fait, 160 p., 10 e
Le poète va à l’os, il épure sans cesse, y compris dans ses recettes : «Ce midi, noix de Saint-Jacques aux courgettes. Quatre cinq gousses d’ail et deux courgettes pelées coupées en dés. Faire revenir à la poêle avec de l’huile d’olive. Ajouter les SaintJacques et cuire quelques minutes, en remuant le tout.» à la maison, c’est lui qui fait les courses et qui cuisine. Répondant à Michel Collot qui dit apprécier ses notes sur la cuisine : «C’est vrai qu’en cuisine, il y a une “matièreémotion” de premier ordre.» Du concret, comme dans sa poésie. Sans garniture, sans fioriture, évidemment. Après Cambouis (Seuil, 2009), Antoine Emaz donne à publie.net (éditions numériques créées par François Bon) une nouvelle série de notes d’atelier, sorte de journal de travail, de Cuisine… où se mêlent notes de lecture, réflexions, échanges. Un vrac inspiré qui permet d’entrer de plain-pied dans son domaine : «Aucune recette en poésie, rien que de l’expérience, et du faire.» J.-L. T.
Ouvrir une huître comme un livre de poésie L
’été, beaucoup de gens s’ennuient en vacances. Plage, courses, barbecue… la routine s’installe vite, surtout dans une île dont on a vite fait le tour. Alors ils achètent des journaux et des livres. Une aubaine pour les maisons de la presse et les libraires. C’est encore mieux si les auteurs viennent signer leurs ouvrages, ça fait une «bonne animation». Dans une île qui pourrait être Oléron, un lundi 17 août à 10 h du matin, Allain Glykos s’installe à l’entrée de la librairie des Flots bleus, derrière «une table en formica beige modèle cantine scolaire», table qui deviendra le blason de cette mémorable journée. Une vraie calamité ! Aux yeux des passants, l’auteur semble avoir autant de vie que le meuble. Et quand il arrive qu’on s’approche de lui, qu’on remarque sa présence, c’est pour asséner des sentences à vous ratatiner le peu d’ego qui vous reste, du genre : «C’est
con de pas avoir de succès !» Ironie du sort : sa première dédicace est pour des Hollandais. Il prend le parti d’observer ses congénères : «Vacances, vacuité !» Après avoir suffisamment maugréé, il s’en amuse et nous livre une galerie de portraits, criante de vérité et très drôle. Et mine de rien, l’auteur se livre à un examen de conscience. Que sait-il faire, au fond ? «Je dois me rendre à l’évidence, avouet-il, je n’ai aucun don pour raconter des histoires. L’écriture est pour moi le lieu d’une lutte sans répit avec le seul outil dont je dispose, ma langue maternelle. Rien d’excitant, rien de haletant. Le bestseller n’est pas de mon monde.» En revanche, Allain Glykos sait parfaitement nous expliquer comment ouvrir les huîtres de Marennes-Oléron. Comme un livre de poésie, parce que la poésie surgit du vivant, de l’intersection de soi et de ce que l’on voit.
«Personnellement, je les ouvre par la charnière en tenant la lame du couteau le plus près possible de la coquille afin d’éviter tout dérapage et risquer une blessure. Je m’applique ensuite à bien sectionner le muscle adducteur pour ne rien laisser de branchie sur le couvercle détaché. C’est beau une huître. L’ouvrir avec autant de délicatesse qu’on ouvrirait un livre de poésie. Les branchies vertes ou grises, comme les feuillets d’un recueil. Je suggèrerai à mon éditeur de façonner désormais mes livres en forme de coquille d’huître. Nous les vendrons avec une rondelle de citron et un petit verre de blanc. Peuvent-ils comprendre cela les gens qui passent sans un regard pour moi.» J.-L. T.
La signature, d’Allain Glykos, L’Escampette éditions, 128 p., 15 e
Sébastien Laval
Éloge du bigorneau L
’Atlantique a son poète, Marc Le Gros. À marée basse. Ses Petites chroniques de l’estran accompagneront utilement l’amateur qui, «méduses» aux pieds, rêve de pêcher la crevette, le homard ou le tourteau. Elles concluent – provisoirement nous l’espérons – un triptyque édité à l’Escampette (éloge de la palourde et Marée basse). Des textes courts, pleins de saveur et d’esprit, d’histoires, d’inattendu, de coups de chapeau aux peintres et écrivains : «Je hais la confusion et le mauvais lyrisme. C’est pourquoi j’aime infiniment Méheut. Il y a en lui ce fond de naturalisme rigoureux et de “concrétude”, pour parler comme le poète Robert Marteau, qui signe
Petites chroniques de l’estran, de Marc Le Gros, L’Escampette éditions, 128 p., 15 e
toujours pour moi l’artiste authentique et le vrai voyant.». «Pour nous, même le plus menu fretin des grèves est sacré», prévient-il en commençant l’éloge du bigorneau. «L’habitude, dans les années soixante, était encore, une fois bouillis et décortiqués, d’en faire un tas et de les étaler sur une tartine de miche fraîche et préalablement napée d’une bonne couche de beurre salé et l’on sait qu’il est toujours un des hôtes, modeste encore une fois mais indispensable, de nos plateaux de fruits de mer.» Et de conclure, après diverses considérations sur le destin littéraire de ces gastéropodes : «Aujourd’hui comme hier, au
bigorneau de vase ou de port ou encore d’herbier ou même de parc, de ceux que les ostréiculteurs élevaient jadis dans de petits bassins étroits aux parois hautes car ces brouteurs leur rendaient bien des services en se chargeant du nettoyage, l’amateur éclairé préfèrera le bigorneau de fucus, toujours de belle taille et si propre qu’il est inutile de le laisser dégorger. Contrairement aux autres dont le grégarisme est connu et qui pullulent, ce dernier ne court pas l’estran. Comme les meilleures choses, il se mérite ; c’est par les chaudes journées d’août au plus bas des enrochements, juste avant la remontante qu’on le prélève. Toujours à l’unité.» J.-L. T.
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